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{"id":7382,"date":"2026-01-27T08:00:00","date_gmt":"2026-01-27T07:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/sites.ac-nancy-metz.fr\/webjournal-poncelet-saint-avold\/?p=7382"},"modified":"2026-01-26T12:07:56","modified_gmt":"2026-01-26T11:07:56","slug":"le-chemin-du-coeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sites.ac-nancy-metz.fr\/webjournal-poncelet-saint-avold\/2026\/01\/27\/le-chemin-du-coeur\/","title":{"rendered":"Le chemin du c\u0153ur"},"content":{"rendered":"\n<p>Je regarde les paysages d\u00e9filer \u00e0 travers la fen\u00eatre sale du petit taxi qui me conduit. La vitre est macul\u00e9e de traces de doigts et de crasse mais je pr\u00e9f\u00e8re concentrer mon attention sur la grisaille de la gare qui s\u2019\u00e9loigne au dehors. Je regarde le chauffeur du taxi, un petit homme \u00e0 la moustache fris\u00e9e et aux joues roses, il a l\u2019air serein et joyeux au volant de son v\u00e9hicule. Il emprunte la longue route qui lie les villages de campagne \u00e0 la petite gare SNCF. Il ne sait pas \u00e0 quel point je redoute le lieu o\u00f9 il me ram\u00e8ne. Si c\u2019\u00e9tait moi qui conduisais, j\u2019aurais d\u00e9j\u00e0 fait demi-tour depuis un bon moment. <\/p>\n\n\n\n<p>Plus les minutes passent et plus j\u2019ai la conviction que prendre le train sans r\u00e9fl\u00e9chir ce matin \u00e9tait une \u00e9norme erreur. Je me retiens tr\u00e8s fort de demander au taxi de s\u2019arr\u00eater. Je ne sais pas o\u00f9 je pourrais bien aller car je ne connais plus personne ici. Mais tout me parait mieux que le retour \u00e0 la maison, que le regard rancunier de ma m\u00e8re et la peine de mon p\u00e8re. J\u2019ai bless\u00e9 tout le monde en partant si violemment et en ne revenant pas. <\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9hicule s\u2019enfonce dans des chemins bord\u00e9s d\u2019arbres qui me sont tr\u00e8s familiers. Craindre ainsi mon retour \u00e0 la maison me fait me rendre compte que je n\u2019ai m\u00eame plus de \u00ab chez moi \u00bb, plus de lieu o\u00f9 je peux r\u00e9ellement me r\u00e9fugier. <\/p>\n\n\n\n<p>Moi qui cherchais \u00e0 fuir la ville de Paris et son atmosph\u00e8re \u00e9touffante, je prends conscience en la quittant que je ne respire pas mieux ailleurs. Je n\u2019ai plus d\u2019issu, nulle part o\u00f9 aller. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019une vague de d\u00e9sespoir m\u2019emporte chaque jour un peu plus depuis le fiasco qu\u2019a \u00e9t\u00e9 ma soutenance de m\u00e9moire. Je me suis \u00e9vanouie en plein milieu de la pr\u00e9sentation alors celle-ci a d\u00fb \u00eatre report\u00e9e. C\u2019est la derni\u00e8re \u00e9tape avant d\u2019obtenir mon dipl\u00f4me de v\u00e9t\u00e9rinaire, le dernier pas qui permettra l\u2019accomplissement de tant de travail acharn\u00e9. Pourtant je me sens incapable de la passer \u00e0 nouveau cet oral. Je suis t\u00e9tanis\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e de me pr\u00e9senter une nouvelle fois face \u00e0 un jury. Je commence m\u00eame \u00e0 douter de ma vocation de v\u00e9t\u00e9rinaire. Je suis compl\u00e8tement perdue. Je ne peux me rattacher \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 ma famille, qu\u2019\u00e0 mon village natal, bien que ces \u00e9l\u00e9ments n\u2019aient pas fait partie de ma vie depuis les derni\u00e8res ann\u00e9es. Alors je m\u2019accroche de toutes mes forces \u00e0 ce retour tout en le redoutant immens\u00e9ment. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous arrivons dans le village qui m\u2019a vu grandir. Je reconnais la grange de mes voisins, la maison de mon meilleur ami d\u2019enfance et le petit parc o\u00f9 j\u2019adorais jouer petite. Le taxi s\u2019arr\u00eate, mon c\u0153ur rate un battement. Ma grande maison verte se dessine, \u00e0 travers la fen\u00eatre et le brouillard qui est tomb\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. L\u2019homme se retourne et me dit en souriant que nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 destination. Je me vois dans l\u2019incapacit\u00e9 de lui r\u00e9pondre, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019une \u00e9norme boule s\u2019est form\u00e9e dans ma gorge et m\u2019emp\u00eache de parler. Je hoche la t\u00eate, les larmes aux yeux. Le chauffeur me regarde avec un air \u00e9tonn\u00e9. Je le paye et sors du v\u00e9hicule. <\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque je claque la porte du taxi je suis ramen\u00e9e plus de cinq ann\u00e9es en arri\u00e8re. Je me vois claquer la porte de ma maison avec violence. Cette m\u00eame porte qui me fait \u00e0 pr\u00e9sent face. J\u2019en voulais tellement \u00e0 ma m\u00e8re. Elle voyait mon d\u00e9part pour les \u00e9tudes \u00e0 Paris comme une trahison. Elle aurait voulu que je reprenne la ferme qui est dans notre famille depuis des g\u00e9n\u00e9rations. Pour elle, les \u00e9tudes de v\u00e9t\u00e9rinaire dans lesquelles je me lan\u00e7ais n\u2019avaient pas de sens. Ma m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 blessante, disant que j\u2019allais regretter, qu\u2019elle ne pensait pas que je tiendrais le coup avec la quantit\u00e9 de travail et la pression qui allait m\u2019environner. Elle n\u2019avait peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait tort finalement. Je reviens \u00e0 la maison la boule au ventre apr\u00e8s m\u2019\u00eatre effondr\u00e9e \u00e0 Paris\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entends le taxi repartir, me laissant seule et frissonnante. Je tends une main tremblante vers la poign\u00e9e de la porte. Mais celle-ci s\u2019ouvre soudainement avant que je ne l\u2019atteigne.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le coup de la surprise, je ne r\u00e9agis pas. Ma m\u00e8re est dans l\u2019encadrement de la porte, l\u2019air immens\u00e9ment surpris. Elle me regarde intens\u00e9ment pendant quelques secondes qui me paraissent durer des heures. Puis elle m\u2019inspecte de la t\u00eate au pied et se met \u00e0 pleurer. <\/p>\n\n\n\n<p>T\u00e9tanis\u00e9e, je reste sto\u00efque comme si j\u2019\u00e9tais simplement spectatrice de la sc\u00e8ne qui se d\u00e9roule devant mes yeux. Puis, je prends ma m\u00e8re dans mes bras et je me rends compte que mes joues sont elles aussi tremp\u00e9es de larmes. Apr\u00e8s notre \u00e9treinte, ma m\u00e8re m\u2019enjoint \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans la maison. <\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouve chaque objet exactement \u00e0 sa place. Les meubles n\u2019ont pas chang\u00e9, ni l\u2019odeur de lavande si sp\u00e9ciale qui \u00e9mane des petits baluchons en tissu de ma maman, pendus un peu partout dans la maison pour \u00e9loigner les mites. <\/p>\n\n\n\n<p>Mes pleurs redoublent tandis que les souvenirs affluent dans mon esprit. Je me revois d\u00e9valer les escaliers en bois, d\u00e9couper des l\u00e9gumes avec ma m\u00e8re, m\u2019endormir sur mes parents face au po\u00eale br\u00fblant\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>Nous rejoignons le salon. Ma maman, toujours silencieuse, me propose de m\u2019attabler. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La pot\u00e9e est pr\u00eate \u00bb, dit-elle doucement. Ce sont les premiers mots qu\u2019elle prononce depuis que je suis arriv\u00e9e. Je lui r\u00e9ponds que je n\u2019ai pas faim. J\u2019ai encore le ventre serr\u00e9 par l\u2019angoisse.<\/p>\n\n\n\n<p> \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9e Maman, si tu savais. Je n\u2019ai jamais voulu couper les ponts avec papa et toi, j\u2019ai regrett\u00e9 notre dispute d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 j\u2019ai quitt\u00e9 la maison\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Non ch\u00e9rie, c\u2019est moi qui m\u2019excuse, s\u2019\u00e9crie ma m\u00e8re en me coupant, Je n\u2019aurais jamais d\u00fb aller \u00e0 l\u2019encontre de ton projet professionnel surtout vu tout le travail que tu avais fourni pour te lancer dans ces \u00e9tudes\u2026 Ego\u00efstement, j\u2019ai toujours cru que tu finirais par abandonner tes r\u00eaves de grandes villes et de grands projets et que tu resterais avec nous. Mais tu n\u2019es pas comme \u00e7a, tu n\u2019es pas comme moi et je suis d\u00e9sol\u00e9e de ne pas avoir pris au s\u00e9rieux tes ambitions. Je m\u2019en veux tellement\u2026 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 mon tour de couper ma m\u00e8re pour lui promettre que je ne lui en veux pas un seul instant. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab J\u2019insiste ma ch\u00e9rie, reprend ma maman, j\u2019ai toute confiance en toi, je ne comprenais juste pas le monde dans lequel tu te lan\u00e7ais et cela m\u2019a fait dire beaucoup de choses que je regrette. Je t\u2019aime, ne l\u2019oublie jamais.\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Je serre la main de ma m\u00e8re tr\u00e8s fort dans la mienne et hoche la t\u00eate. Nous continuons \u00e0 discuter jusqu\u2019\u00e0 tard le soir et je lui raconte les raisons de mon retour. Mon p\u00e8re finit par revenir de la ferme. Je l\u2019entends enlever ses chaussures pleines de boue et les poser \u00e0 l\u2019entr\u00e9e comme il l\u2019a toujours fait. Puis une odeur de foin p\u00e9n\u00e8tre dans le salon lorsqu\u2019il nous y rejoint. Ces nouvelles retrouvailles m\u2019arrachent \u00e0 nouveau des larmes. <\/p>\n\n\n\n<p>Vers minuit, mes parents finissent par aller se coucher, apr\u00e8s m\u2019avoir embrass\u00e9e et m\u2019avoir fait promettre de ne plus jamais disparaitre de leur vie. Trop \u00e9puis\u00e9e pour rejoindre mon lit, je m\u2019endors sur le canap\u00e9, envelopp\u00e9e dans un plaid et dans la chaleur rassurante de ma maison. C\u2019est la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es que je me sens entour\u00e9e et soutenue. Mes parents m\u2019aiment toujours et cela me procure une force incroyable. Grace \u00e0 eux, j\u2019ai l\u2019espoir de retrouver mon chemin et de sortir de cette p\u00e9riode embrum\u00e9e de ma vie. <\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, c\u2019est le contact d\u2019une langue baveuse sur mon visage qui me tire de mon sommeil. J\u2019ouvre les yeux et ris en voyant mes deux chiens \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du canap\u00e9, la langue pendante et la queue fr\u00e9tillante pr\u00eats \u00e0 r\u00e9veiller toute la maisonn\u00e9e comme au bon vieux temps. Je me redresse et les caresse puis je m\u2019empresse de rejoindre ma chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage pour trouver des affaires sales et de vieilles chaussures afin d\u2019\u00eatre \u00e9quip\u00e9e pour travailler \u00e0 la ferme. Lorsque je redescends, une d\u00e9licieuse odeur d\u2019omelette s\u2019\u00e9chappe de la cuisine. Je d\u00e9guste ce petit d\u00e9jeuner avec ma famille comme si nous n\u2019avions jamais \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s. Puis je m\u2019occupe de nourrir mes quatre chats, mes chiens, mes trois lapins et mes deux poules, et je pars en tracteur pour la ferme, avec mes parents. <\/p>\n\n\n\n<p>Je passe la journ\u00e9e \u00e0 ramener du foin aux vaches, \u00e0 aider mon papa pour la traite, \u00e0 contr\u00f4ler l\u2019\u00e9tat des vaches gestantes\u2026 Mon papa me demande m\u00eame de faire une contr\u00f4le global de la sant\u00e9 de ses animaux, ce que je fais avec plaisir en utilisant le kit v\u00e9t\u00e9rinaire de la grange. <\/p>\n\n\n\n<p>Je rentre le soir, \u00e9puis\u00e9e, mais d\u2019une bonne fatigue, synonyme d\u2019une v\u00e9ritable journ\u00e9e de travail. Je m\u2019installe pour d\u00eener avec mes parents lorsque je re\u00e7ois un mail. C\u2019est l\u2019\u00e9cole de v\u00e9t\u00e9rinaire qui m\u2019envoie une date pour repasser ma soutenance. Je me crispe, et sens un poids immense s\u2019amasser sur mes \u00e9paules. Mon p\u00e8re me demande si je vais bien. Je prends une longue inspiration et affirme que oui. Puis j\u2019\u00e9teins mon t\u00e9l\u00e9phone et repousse la d\u00e9cision \u00e0 plus tard. <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cela, je passe cinq jours \u00e0 la ferme \u00e0 profiter compl\u00e8tement de ma famille et de mes animaux ch\u00e9ris. Je bande la patte d\u2019une vache, je pense le flanc d\u2019une autre et je surveille les animaux malades. Je retrouve mon envie de prendre soin des b\u00eates qui m\u2019entourent et je prends beaucoup de plaisir \u00e0 appliquer ce que j\u2019ai appris pour venir en aide \u00e0 mes parents. <\/p>\n\n\n\n<p>Le soir du cinqui\u00e8me jour, alors que je suis en train de laver la vaisselle avec ma m\u00e8re, le t\u00e9l\u00e9phone sonne. C\u2019est mon p\u00e8re qui appelle pour nous demander du renfort. Une vache qui vient de mettre bas est en train de saigner<br>abondamment. <\/p>\n\n\n\n<p>Je me rhabille en quatri\u00e8me vitesse, et me rue dans le tracteur pour rejoindre la grange avec ma maman. Lorsque nous atteignons la ferme, une grande vache noire et blanche au nez tachet\u00e9 est \u00e9tendue sur le flanc. Une flaque de sang entoure son post\u00e9rieur et elle geint de douleur. Mon p\u00e8re tente de stopper l\u2019h\u00e9morragie en compressant le bassin de l\u2019animal avec des linges. A c\u00f4t\u00e9, le veau qui vient de na\u00eetre est encore tremp\u00e9 de liquide amiotique et frissonnant. <\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re s\u2019occupe imm\u00e9diatement de le r\u00e9chauffer comme l\u2019aurait fait la vache si elle en avait \u00e9t\u00e9 capable. Mon p\u00e8re m\u2019interpelle pour que je vienne prendre son relais mais je secoue la t\u00eate. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans un \u00e9tat second. Mon cerveau tourne \u00e0 toute vitesse. L\u2019h\u00e9morragie est tr\u00e8s importante, je dois donc trouver sa cause pour la stopper. J\u2019explique \u00e0 mon p\u00e8re que la compression du bassin ne suffira pas pour arr\u00eater le saignement de l\u2019animal. <\/p>\n\n\n\n<p>Puis, pouss\u00e9e par l\u2019adr\u00e9naline, je cours r\u00e9cup\u00e9rer le mat\u00e9riel de secours de v\u00e9t\u00e9rinaire que j\u2019ai utilis\u00e9 plus t\u00f4t dans la matin\u00e9e. Je passe un tissu st\u00e9rile sous le post\u00e9rieur de la vache, je me nettoie les mains, puis j\u2019enfile une combinaison et un masque st\u00e9riles. Je me mets alors au travail avec une concentration extr\u00eame. Je clampe les vaisseaux ut\u00e9rins dont la rupture a provoqu\u00e9 le saignement, puis je les ligature avec beaucoup de soin. <\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019ai termin\u00e9 mon intervention, je sors enfin de ma torpeur. Je suis en sueur et mon c\u0153ur cogne contre ma poitrine. Le saignement s\u2019est arr\u00eat\u00e9. J\u2019enl\u00e8ve doucement le clamp et observe la vache \u00e9puis\u00e9e. Mon p\u00e8re serre mon \u00e9paule droite de sa grande main, ses yeux brillent de fiert\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Ma maman d\u00e9pose le veau aupr\u00e8s de la vache puis me chuchote : \u00ab Tu es faite pour \u00e7a ma ch\u00e9rie \u00bb. Je souris et soudain je sens que l\u2019immense poids me quitte. Je me sens alors infiniment l\u00e9g\u00e8re. J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis que je retrouve ma vocation. \u00ab Merci Maman, merci Papa\u00bb, je murmure simplement en prenant la main de ma m\u00e8re dans la mienne. Puis nous restons l\u00e0 tous les trois et observons le veau s\u2019endormir contre sa maman. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, je r\u00e9ponds au mail envoy\u00e9 par l\u2019\u00e9cole en annon\u00e7ant que je serai bien pr\u00e9sente la semaine suivante pour passer ma soutenance de m\u00e9moire, puis j\u2019annonce ma d\u00e9cision \u00e0 mes parents. A partir de ce moment, les derniers<br>jours au village passent \u00e0 une vitesse ph\u00e9nom\u00e9nale. <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la traite, je m\u2019octroie des temps, seule dans les champs alentours, comme lorsque j\u2019\u00e9tais adolescente. Je me couchais dans les \u00e9pis de bl\u00e9s et j\u2019imaginais la vie que j\u2019aurais plus tard. A pr\u00e9sent je fais de m\u00eame, mais au lieu de r\u00eavasser, je retravaille mon texte de soutenance. Je le modifie un peu pour qu\u2019il soit davantage personnel. Je d\u00e9cide de mentionner la ferme et les animaux qui m\u2019ont entour\u00e9e toute mon enfance. <\/p>\n\n\n\n<p>Je passe des heures, dans les champs de tournesols ou de ma\u00efs de mes voisins, \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter mon texte et les d\u00e9monstrations que je serai amen\u00e9e \u00e0 faire. Je savoure la caresse du soleil sur ma peau, le p\u00e9piement des oiseaux et les mille senteurs qui m\u2019entourent. Je profite aussi des moments en famille le soir venu, qui me rappellent que les \u00e9tudes ne sont pas l\u2019essentiel de ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis le jour du d\u00e9part arrive. Je pr\u00e9pare mes affaires, tr\u00e8s triste de quitter ma famille, mais fin pr\u00eate pour mon m\u00e9moire. Lorsque je descends les escaliers, ma m\u00e8re m\u2019attend, un petit ballotin de lavande et un sandwich \u00e0 la main. L\u2019un en guise de porte-bonheur et l\u2019autre pour la route. Puis elle m\u2019embrasse sur les deux joues avec \u00e9motion. Mon p\u00e8re se contente de m\u2019\u00e9bouriffer les cheveux et de me souhaiter bonne chance. <\/p>\n\n\n\n<p>Je reste encore quelques minutes sur le perron \u00e0 discuter avec mes parents en attendant un taxi. Nous rions car mon p\u00e8re demande pour la \u00e9ni\u00e8me fois en quoi consiste exactement une soutenance et ce que je vais bien pouvoir dire au jury pour tenir le temps imparti. <\/p>\n\n\n\n<p>Voir son air \u00e9tonn\u00e9 me rappelle combien le monde dans lequel j\u2019ai grandi jusqu\u2019\u00e0 mes dix-huit ans est diff\u00e9rent de celui dans lequel j\u2019ai \u00e9volu\u00e9 pour mes \u00e9tudes ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Mon c\u0153ur se serre et soudain je me sens l\u2019envie de rester ici pour traire les vaches et conduire des tracteurs pour toujours. Mais je dois prendre mon courage \u00e0 deux mains et achever mes \u00e9tudes de v\u00e9t\u00e9rinaire car c\u2019est le m\u00e9tier que je souhaite faire.<\/p>\n\n\n\n<p> A nouveau, je me sens d\u00e9chir\u00e9e entre deux mondes sans savoir si je fais partie de l\u2019un ou de l\u2019autre. C\u2019est alors que, entour\u00e9e par mes parents et pr\u00eate \u00e0 rejoindre la grande ville, j\u2019ai comme une r\u00e9v\u00e9lation : peut-\u00eatre que je fais partie de ces deux univers. Cela fait en effet longtemps que je ne m\u2019\u00e9tais pas sentie aussi forte qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette force je la tire de ma famille, de mes animaux, de cet air pur, de ces senteurs, de ces bruits et de ces paysages apaisants. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 elle que je me sens maintenant capable de mener mes projets \u00e0 bien \u00e0 Paris. J\u2019ai donc besoin de cet \u00e9quilibre entre mes \u00e9tudes en m\u00e9tropole et ma vie familiale \u00e0 la campagne. Cela signifie que je n\u2019ai pas \u00e0 choisir fatalement entre deux modes de vie. Je peux cr\u00e9er mon propre chemin entre autoroute et sentier boueux. Une voie qui me correspond et me permettra de m\u2019\u00e9panouir. Un savant m\u00e9lange de qui j\u2019\u00e9tais et de qui j\u2019ai voulu devenir afin de trouver qui je suis r\u00e9ellement. <\/p>\n\n\n\n<p>Un taxi se gare devant la maison. Je serre tr\u00e8s fort mes parents dans mes bras et leur fait une promesse que je suis enfin s\u00fbre de pouvoir tenir : \u00ab Je reviendrai vite. \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Puis je monte dans le v\u00e9hicule et je claque la porte avec un dernier regard sur la campagne qui s\u2019\u00e9veille dans la douceur d\u2019une matin\u00e9e ensoleill\u00e9e. \u00abD\u00e9posez-moi \u00e0 la gare s\u2019il vous plait. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Lena Saibi-Zannetti (2\u00e8me prix du jury)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je regarde les paysages d\u00e9filer \u00e0 travers la fen\u00eatre sale du petit taxi qui me conduit. 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