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{"id":7392,"date":"2026-01-28T09:51:00","date_gmt":"2026-01-28T08:51:00","guid":{"rendered":"https:\/\/sites.ac-nancy-metz.fr\/webjournal-poncelet-saint-avold\/?p=7392"},"modified":"2026-01-26T12:19:51","modified_gmt":"2026-01-26T11:19:51","slug":"pour-ne-pas-oublier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sites.ac-nancy-metz.fr\/webjournal-poncelet-saint-avold\/2026\/01\/28\/pour-ne-pas-oublier\/","title":{"rendered":"Pour ne pas oublier"},"content":{"rendered":"\n<p>Si vous m\u2019aviez demand\u00e9 il y a deux ans, quelle \u00e9tait ma plus grande peur, je vous aurais s\u00fbrement r\u00e9pondu\u00a0: l\u2019inconnu. Aujourd\u2019hui, je crois que ce dont j\u2019ai le plus peur, c\u2019est de ne pas oser. Parce que parfois, il suffit d\u2019affronter ses peurs pour les surmonter. Et quand on r\u00e9ussit enfin, on peut alors d\u00e9couvrir toute la beaut\u00e9 du monde. Ou de la campagne, dans mon cas. Je m\u2019appelle Elias et dans deux jours, \u00e7a va faire seize ans que je suis sur cette terre. On m\u2019a souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que tout le monde avait une histoire. Un r\u00e9cit qui raconte sa vie en \u00e9num\u00e9rant les grandes \u00e9preuves qu\u2019il a travers\u00e9es. Si je devais vous raconter mon histoire aujourd\u2019hui, aussi petite soit-elle, je vous parlerais du grand \u00e9v\u00e8nement qui a chamboul\u00e9 ma vie. \u00c7a va faire tr\u00e8s banal venant d\u2019un ado mais cet \u00e9v\u00e8nement, ce n\u2019est rien d\u2019autre que la s\u00e9paration de mes parents. Ou du moins, ce qu\u2019elle a provoqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a deux ans maintenant que mes parents m\u2019ont officiellement annonc\u00e9 leur s\u00e9paration. \u00c7a faisait vingt ans qu\u2019ils \u00e9taient ensemble, mais ils n\u2019\u00e9taient pas mari\u00e9s. Le seul lien juridique qu\u2019ils ont, c\u2019est moi. Apr\u00e8s cette grande nouvelle s\u2019en sont suivis deux mois de disputes infernales pour savoir qui allait garder le canap\u00e9 du salon, qui prendrait les assiettes en porcelaine, ou qui aurait l\u2019honneur de pouvoir r\u00e9utiliser l\u2019horrible abat-jour du couloir. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t intense, et pendant qu\u2019il se disputaient chaque aimant du frigo, je me demandais comment ils avaient pu s\u2019aimer un jour. Mes parents n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 du genre tr\u00e8s d\u00e9monstratif, mais il y avait quand m\u00eame quelques attentions par-ci par-l\u00e0. Leur s\u00e9paration n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un choc, je m\u2019en doutais. \u00c7a faisait d\u00e9j\u00e0 plus de six mois que la tension montait. Je rentrais des cours et je retrouvais ma m\u00e8re en pleurs sur le canap\u00e9, ou mon p\u00e8re au t\u00e9l\u00e9phone avec son cousin (qu\u2019il n\u2019appelle jamais, sauf quand quelque chose de grave est arriv\u00e9). Apr\u00e8s ces deux mois d\u2019emballage de cartons, ma m\u00e8re est all\u00e9e chez sa s\u0153ur et mon p\u00e8re et moi, on est all\u00e9 chez mes grands-parents, le temps que la maison soit mise en vente. Apr\u00e8s quatre mois de recherche, ils ont chacun trouv\u00e9 une maison. Mais pas n\u2019importe lesquelles, deux maisons situ\u00e9es dans le m\u00eame village, \u00e0 la campagne\u00a0! Je crois qu\u2019ils ont fait \u00e7a pour moi. Je veux dire, acheter deux maisons proches l\u2019une de l\u2019autre. Pour pas que je me sente loin de l\u2019un deux. Mais \u00e0 la campagne\u00a0! C\u2019est \u00e7a qui me d\u00e9range le plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour un peu plus de clart\u00e9, je vais vous remettre en contexte, pour que vous compreniez pourquoi le fait d\u2019habiter \u00e0 la campagne me d\u00e9range autant. D\u00e9j\u00e0, il faut savoir que j\u2019ai toujours habit\u00e9 en ville. Les bruits des sir\u00e8nes le soir, les immenses gratte-ciels que je vois par ma fen\u00eatre, le m\u00e9tro, les foules sur les trottoirs, l\u2019odeur de caf\u00e9 aux coins des rues, tout \u00e7a c\u2019est mon monde. Alors imaginez que contre votre gr\u00e9, on remplace les grandes rues pav\u00e9es par des chemins tordus et boueux. Ensuite, j\u2019ai construit ma vie en ville, je me suis fait des amis, j\u2019ai mes habitudes, mon banc dans le parc en bas du lyc\u00e9e, ma place dans le restau o\u00f9 je vais parfois les week-ends. Partir \u00e0 la campagne, \u00e7a voudrait dire laisser tout \u00e7a derri\u00e8re moi, mes amis, mon lyc\u00e9e, ma vie tout simplement\u00a0! Enfin, la campagne dont je vous parle, ce ne sont pas juste des villages s\u00e9par\u00e9s par une petite for\u00eat de 6 km de long. Non, la campagne dont je vous parle, c\u2019est celle o\u00f9 l&rsquo;on trouve un village tous les quarante kilom\u00e8tres. Celle o\u00f9 il faut faire quarante-cinq minutes de route pour aller faire ses courses. Celle o\u00f9 tout le monde se r\u00e9unit dans des toutes petites \u00e9coles de vingt-cinq \u00e9l\u00e8ves. Alors vous comprenez ma r\u00e9ticence maintenant\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour autant, je n\u2019ai pas vraiment eu mon mot \u00e0 dire. Et c\u2019est comme \u00e7a que seulement six mois apr\u00e8s la s\u00e9paration brutale (j\u2019abuse) de mes parents, je suis all\u00e9 vivre dans un coin paum\u00e9 de la campagne. Le village dans lequel se trouvent mes nouvelles maisons en est compos\u00e9 d\u2019une cinquantaine, pour quarante-trois habitants depuis notre arriv\u00e9e. Beaucoup sont des couples de personnes \u00e2g\u00e9es, mais il y a aussi quelques familles. Le village est grand mais toutes les maisons ne sont pas habit\u00e9es. Ma m\u00e8re m\u2019a dit que, dans les ann\u00e9es 80, le village \u00e9tait beaucoup plus grand,  mais qu\u2019avec le temps les gens sont partis, et les maisons aussi apr\u00e8s leur d\u00e9part. L\u2019\u00e9cole du village a donc \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e de fermer. Mes parents m\u2019avaient fait comprendre qu\u2019en d\u00e9m\u00e9nageant aussi loin, il fallait que j\u2019aille en internat ou que je prenne des cours au CNED (c\u2019est l\u2019\u00e9cole \u00e0 la maison) pour poursuivre mes \u00e9tudes. Comme je ne me voyais pas vivre loin de mes parents, j\u2019ai choisi le CNED. R\u00e9sultat, je ne vois vraiment personne, \u00e0 part eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9, ils ont trouv\u00e9 \u00e7a judicieux de me laisser m\u2019installer confortablement, dans une des deux maisons, pour ne pas avoir \u00e0 g\u00e9rer deux d\u00e9m\u00e9nagements en m\u00eame temps. Comme la maison de ma m\u00e8re n\u00e9cessitait quelques travaux avant d\u2019y vivre, je suis all\u00e9 chez mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019entre dans la maison, un frisson me traverse. Je commence \u00e0 faire le tour des pi\u00e8ces, pour mieux me rendre compte. Elle est plut\u00f4t grande, il y a quatre chambres, deux salles de bains, une petite cuisine, un grand salon-salle \u00e0 manger et une petite entr\u00e9e. Quand j\u2019entre dans la pi\u00e8ce qui est cens\u00e9e \u00eatre ma chambre, je suis assez surpris. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre plong\u00e9 dans un film des ann\u00e9es 80, et on peut dire que le papier peint orange aux murs et l\u2019abat-jour vert au plafond n\u2019aident pas trop \u00e0 rajeunir la pi\u00e8ce. Mon p\u00e8re m\u2019avait pr\u00e9venu, mais il m\u2019a dit qu\u2019une fois \u00e0 peu pr\u00e8s install\u00e9s, on pourrait songer \u00e0 refaire la d\u00e9co. En regardant ces murs qui se dressent autour de\u00a0moi, et mes meubles dans cette chambre qui n\u2019est pas la mienne, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 tout ce que j\u2019ai d\u00fb laisser derri\u00e8re moi\u00a0: mes amis, mes habitudes et surtout ma maison d\u2019enfance. Je crois qu\u2019en fin de compte, c\u2019est \u00e7a qui me fait le plus mal. Je n\u2019y avais pas pens\u00e9 mais tout \u00e0 coup, je me rends compte, que mon chez-moi commence \u00e0 me manquer. Et c\u2019est l\u00e0 que tout seul dans cette\u00a0maison qui ne ressemble pas \u00e0 la mienne, je commence \u00e0 avoir peur. Peur d\u2019oublier. D\u2019oublier l\u2019odeur de l\u2019atelier de mon p\u00e8re, la couleur du papier peint dans la cuisine, les \u00e9toiles fluorescentes sur le plafond de ma chambre. J\u2019ai peur d\u2019oublier ce qu\u2019\u00e9tait notre vie \u00e0 trois, la place que j\u2019occupais \u00e0 table, nos samedis soir devant Koh Lanta, le grincement des marches de l\u2019escalier chaque fois que quelqu\u2019un montait\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je reviens vite \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 quand j\u2019entends sonner la cloche de l\u2019\u00e9glise, comme si elle \u00e9tait juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Super. Bon, pas le temps de r\u00e2ler, il faut que j\u2019installe mes affaires parce que demain \u00e0 10h, j\u2019ai mon premier cours en \u00ab visio\u00a0\u00bb pour m\u2019expliquer le d\u00e9roulement de mes cours \u00e0 distance. Je commence alors \u00e0 faire une centaine d\u2019aller-retour, pour d\u00e9placer la multitude d\u2019affaires que j\u2019ai.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>En raccrochant, je ne peux pas retenir mes larmes, qui commencent alors \u00e0 couler abondement sur mes joues. Cette \u00ab\u00a0visio\u00a0\u00bb ne fait que rendre ce d\u00e9m\u00e9nagement encore plus r\u00e9el. J\u2019ai du mal \u00e0 l\u2019admettre, mais mes amis commencent \u00e0 me manquer. Je leur \u00e9cris de moins en moins depuis l\u2019annonce de mon d\u00e9m\u00e9nagement, pendant les vacances. Je ne leur ai m\u00eame pas dit au revoir, je me suis dit que \u00e7a me ferait encore plus de mal. Mais honn\u00eatement, maintenant, je regrette un peu. Eux font leurs vies de leur c\u00f4t\u00e9, et moi du mien\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quatre mois, je commence \u00e0 prendre mes marques petit \u00e0 petit. Les travaux chez ma m\u00e8re sont enfin termin\u00e9s ; mes meubles ont d\u00fb arriver hier ; je pourrai commencer \u00e0 installer mes affaires demain soir. Cette semaine, je suis chez mon p\u00e8re, mais demain soir, je change de maison. C\u2019est le d\u00e9but de ce rituel qui risque d\u2019\u00eatre encore bien long. Revenant de l\u2019\u00e9picerie o\u00f9 j\u2019ai achet\u00e9 mon repas pour ce soir, en passant la porte de la maison, je suis envahi d\u2019un sentiment de d\u00e9j\u00e0 vu, je ne sais pas pourquoi. Et cette pens\u00e9e me fait me rendre compte que je ne suis pas le premier \u00e0 avoir v\u00e9cu dans cette maison. Quand on a emm\u00e9nag\u00e9, mon p\u00e8re m\u2019avait vaguement parl\u00e9 d\u2019un grenier. Et en regardant la marque laiss\u00e9e par un cadre sur le mur de l\u2019entr\u00e9e, je me souviens de ce qui se trouvait l\u00e0 quand on l\u2019a visit\u00e9e. Les propri\u00e9taires n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0, il y avait seulement l\u2019agent immobilier. Mon p\u00e8re m\u2019a expliqu\u00e9 plus tard que c\u2019\u00e9tait la proc\u00e9dure, que techniquement il fallait tout faire pour que les gens puissent se projeter dans la maison, ce qui veut dire qu\u2019il fallait qu\u2019elle soit vide. Personnellement, \u00e0 ce moment-l\u00e0, avec ou sans r\u00e9sident, je n\u2019arrivais pas \u00e0 me projeter. Je me souviens alors du cadre photo qui \u00e9tait plac\u00e9 \u00e0 cet endroit, celui d\u2019une famille. Avec la plus grande na\u00efvet\u00e9 du monde, je me mets en t\u00eate que le cadre est peut-\u00eatre dans le grenier, comme la moiti\u00e9 des affaires qui se trouvaient dans la maison. Je ne sais pas pourquoi,  mais les anciens propri\u00e9taires ne les ont pas r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es. Alors je me dis que \u00e7a ne me co\u00fbte rien d\u2019y jeter un \u0153il. A vrai dire, je cherche toutes les distractions possibles pour ne plus penser \u00e0 mon ancienne maison. Alors quoi de mieux que de se concentrer sur la nouvelle\u00a0? En montant l\u2019escalier qui m\u00e8ne au grenier, je remarque que la porte est ajour\u00e9e en bas, ce qui laisse passer un petit rayon lumineux. <\/p>\n\n\n\n<p>En entrant, je d\u00e9couvre un endroit qui ressemble \u00e0 tout sauf \u00e0 un grenier sombre et lugubre, comme on peut le voir dans les films. Il y a un parquet ancien au sol, des rideaux aux fen\u00eatres, un canap\u00e9 plut\u00f4t vieillot et plein de cartons et bo\u00eetes de tous genres qui s\u2019accumulent dans tous les coins. Comme ma montre n\u2019affiche que 16 heures, je me dis que j\u2019ai largement le temps de chercher la photo, parmi toutes ces affaires. Alors je lance ma playlist et je commence mes recherches\u00a0: les premiers cartons sont remplis de vielles cassettes presque toutes vierges, ceux derri\u00e8re le canap\u00e9 ne sont pas plus palpitants, je n\u2019y trouve que des bouquins et des bibelots recouverts de poussi\u00e8re. Au bout d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s une demi-heure de recherche, quand j\u2019entends \u00e0 nouveau sonner les accords de\u00a0<em>Hotel California<\/em>\u00a0dans mes oreilles, je me dis que la fin de ma playlist m\u2019annonce que j\u2019ai pass\u00e9 assez de temps dans ce grenier. Mais au moment o\u00f9 je m\u2019approche de la porte, je la vois. Pos\u00e9e au-dessus d\u2019une pile de bo\u00eetes \u00e0 chaussures, j\u2019aper\u00e7ois cette photo qui, je ne sais pas pourquoi, avait autant attir\u00e9 mon attention. Peut-\u00eatre parce qu\u2019elle montrait une famille unie, ce que je n\u2019aurai s\u00fbrement jamais plus. Rien que l\u2019id\u00e9e de penser au d\u00e9m\u00e9nagement me sert la gorge. Je saisi alors le cadre pour le regarder de plus pr\u00e8s. J\u2019observe attentivement ces inconnus que je ne connais pas, mais qui me semblent tellement familiers. Au centre, il y a une petite fille, elle doit avoir entre huit et dix ans, elle porte une jolie robe rose assez r\u00e9tro et ses cheveux blonds sont coiff\u00e9s en deux petites tresses, chacune orn\u00e9e d\u2019un petit flot. A sa droite, il y a un petit gar\u00e7on. Lui est plus jeune, il doit avoir environ six ans, il est habill\u00e9 \u00e9l\u00e9gamment avec une chemise bleue et un n\u0153ud papillon assortis. Une m\u00e8che rebelle de cheveux tombe sur son front,  et sa couleur brune donne de la vie \u00e0 la photo qui semble fig\u00e9e dans le temps. A la gauche de la fillette blonde, se trouve une autre fille qui a l\u2019air plus \u00e2g\u00e9e, je dirais douze ans. Elle porte une chemise blanche. Ses longs cheveux bruns, semblables \u00e0 ceux du petit gar\u00e7on, retombent sur ses \u00e9paules. Sur son nez sont pos\u00e9es de petites lunettes rondes qui habillent son visage. Derri\u00e8re ces trois enfants qui me semblent \u00e0 premi\u00e8re vue \u00eatre des fr\u00e8res et s\u0153urs, se tiennent debout deux adultes, qui -je le devine- sont leurs parents. La m\u00e8re qui est plac\u00e9e \u00e0 gauche, ressemble \u00e0 la fillette de gauche. Elle porte une robe blanche et ses cheveux brun fonc\u00e9 sont attach\u00e9s en chignon. Le p\u00e8re \u00e0 droite, lui, ressemble au petit gar\u00e7on, bien qu\u2019il soit bien plus grand, il doit faire environ un m\u00e8tre quatre-vingt-dix. Il porte une chemise bleue avec une cravate. Il n\u2019a pas de cheveux, mais sa barbe brune est semblable aux cheveux de son fils. Ils semblent tous heureux, affichant de jolis sourires. Ce qui attire le plus mon attention, c\u2019est la diff\u00e9rence de couleur de cheveux de la petite fille au centre et l\u2019\u00e9toile, qui se trouve tout en haut, \u00e0 droite de l\u2019image. Ce n\u2019est pas une \u00e9toile r\u00e9aliste, on dirait m\u00eame qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 rajout\u00e9e \u00e0 la main, et c\u2019est s\u00fbrement le dessin d\u2019un enfant vu sa forme. Je me demande pourquoi ils ont dessin\u00e9 une \u00e9toile, et surtout je me demande qui sont ces gens qui ont l\u2019air si heureux sur cette photo. Ma montre affiche presque 17h mais mon envie d\u2019en apprendre plus sur cette famille me pousse \u00e0 fouiller d\u2019avantage le grenier. <\/p>\n\n\n\n<p>En ouvrant la bo\u00eete \u00e0 chaussures qui se trouvait sous le cadre-photo, je d\u00e9couvre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur une multitude de papiers en tous genres\u00a0: des dessins, des petits mots, des lettres, des photos, et tout au fond, je trouve un petit carnet. Quand je l\u2019ouvre, il ne me faut pas longtemps pour comprendre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un journal intime. La premi\u00e8re page annonce \u00ab\u00a0Journal de bord d\u2019une emmerdeuse\u00a0\u00bb, tr\u00e8s classe\u00a0! Il est r\u00e9parti en plusieurs chapitres. Je commence \u00e0 lire les premi\u00e8res pages de\u00a0l\u2019introduction et je d\u00e9couvre, que c\u2019est la petite fille du milieu, qui est l\u2019autrice de ce journal. Elle s\u2019appelle Sophie et \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 elle \u00e9crit, elle a seize ans. C\u2019est la cadette de sa fratrie, coinc\u00e9e entre sa grande s\u0153ur Octavie et son petit fr\u00e8re Eug\u00e8ne. En feuilletant quelques pages, j\u2019apprends que cette maison, dans laquelle je me trouve, est sa maison d\u2019enfance, qu\u2019elle a deux chats, qu\u2019elle est scolaris\u00e9e dans l\u2019\u00e9cole du village, qu\u2019elle est fan de Sheila et qu\u2019elle r\u00eave d\u2019avoir la m\u00eame combinaison que celle de l\u2019album <em>King of The World<\/em>\u00a0(un peu ringard). J\u2019apprends qu\u2019elle aime Coluche, qu\u2019elle place <em>La guerre des \u00e9toiles<\/em>\u00a0dans son top trois de films pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s et qu\u2019elle a un pantalon \u00e0 \u00ab\u00a0pattes d\u2019eph\u00a0\u00bb, bleu clair, qu\u2019elle r\u00eave de porter toute sa vie. Dans le dernier paragraphe que je lis, je comprends qu\u2019elle parle d\u2019une certaine Janelle, mais je ne prends pas le temps de chercher \u00e0 savoir qui c\u2019est, j\u2019ai trop envie de d\u00e9couvrir ce qui se cache dans les autres bo\u00eetes. Je commence par une bo\u00eete rouge, sur laquelle il est \u00e9crit, \u00e0 la main \u00ab\u00a0ne pas ouvrir\u00a0\u00bb, \u00e9videmment, je l\u2019ouvre. Je d\u00e9couvre une autre multitude de papiers\u00a0: un passeport, encore des photos, des tickets de cin\u00e9ma, des cassettes et au fond, un autre carnet sur lequel est coll\u00e9 le chiffre \u00ab\u00a01\u00a0\u00bb, d\u00e9coup\u00e9 dans de la feutrine. En ouvrant les autres bo\u00eetes, le sch\u00e9ma se r\u00e9p\u00e8te\u00a0: les lettres, les cassettes, les photos et les carnets s\u2019empilent. Quand j\u2019ai fini d\u2019ouvrir toutes ces bo\u00eetes, je me retrouve avec six carnets, mais contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait croire, ils ne sont pas num\u00e9rot\u00e9s de z\u00e9ro \u00e0 six, non. Le premier ne comporte aucun num\u00e9ro, le deuxi\u00e8me un \u00ab\u00a01\u00a0\u00bb, le troisi\u00e8me un \u00ab\u00a01\u00a0\u00bb aussi, le quatri\u00e8me un \u00ab\u00a06\u00a0\u00bb, le cinqui\u00e8me un \u00ab\u00a06\u00a0\u00bb et le dernier un \u00ab\u00a03\u00a0\u00bb. En les regardant d\u2019un peu plus pr\u00e8s, je remarque que sur la tranche de chacun des journaux, un petit num\u00e9ro est grav\u00e9. Suite \u00e0 cette d\u00e9couverte, comme un petit gar\u00e7on lors de sa premi\u00e8re chasse aux \u0153ufs, je me surprends \u00e0 \u00eatre excit\u00e9 par ce petit jeu. Je remets les carnets dans l\u2019ordre et j\u2019obtiens la suite\u00a0: 6 ; 1 ; 1 ; 6 ; 3. J\u2019en d\u00e9duis que le premier carn\u00e9 repr\u00e9sente un z\u00e9ro, ce qui donne 0 ; 6 ; 1 ; 1 ; 6 ; 3. \u00c7a m\u2019a tout l\u2019air de ressembler \u00e0 une date de naissance et vu l\u2019\u00e2ge que doivent avoir les photos, je pense que c\u2019est celle de Sophie. Ce qui veut dire qu\u2019aujourd\u2019hui, elle a environ soixante-deux ans, ce qui nous fait quarante-six ans d\u2019\u00e9cart. C\u2019est peut-\u00eatre elle qui a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9, mais je ne comprends pas pourquoi elle n\u2019a pas emport\u00e9 tous ces souvenirs. <\/p>\n\n\n\n<p>Quand je regarde ma montre, elle affiche 19h, je n\u2019ai pas vu le temps passer. Je me d\u00e9cide enfin \u00e0 redescendre, je commence \u00e0 avoir faim. Mon p\u00e8re ne rentre pas ce soir, c\u2019est devenu une habitude. Il part travailler t\u00f4t, et il rentre tard. R\u00e9sultat, on ne communique que par t\u00e9l\u00e9phone. Aujourd\u2019hui on est jeudi, ce qui veut dire que demain je vais chez ma m\u00e8re, qui elle, est un peu plus pr\u00e9sente. Depuis notre d\u00e9m\u00e9nagement, elle est tout le temps l\u00e0 quand je rentre des cours, elle travaille en distanciel, donc c\u2019est plus simple. On a nos petits rituels et on prend nos marques petit \u00e0 petit. Je crois que finalement, j\u2019arriverai peut-\u00eatre un jour \u00e0 me faire \u00e0 cette vie. Enfin j\u2019esp\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui je n\u2019ai pas cours, c\u2019est toujours comme \u00e7a les vendredis. Pourtant aujourd\u2019hui, pas de grasse matin\u00e9e, je n\u2019ai qu\u2019une envie\u00a0: en apprendre plus sur cette myst\u00e9rieuse fille qui a v\u00e9cu derri\u00e8re ces murs. Apr\u00e8s avoir petit d\u00e9jeun\u00e9, je monte dans le grenier. Je ne sais pas pourquoi, mais cet endroit a quelque chose de r\u00e9confortant. Je m\u2019installe confortablement sur le canap\u00e9, pour continuer ma lecture du chapitre n\u00b01, je zappe l\u2019intro. Je lis \u00e0 voix haute, \u00e7a m\u2019aide \u00e0 me concentrer\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Aujourd\u2019hui nous sommes le samedi 23 novembre et il est actuellement 13h46. Il faut que je vous dise, en allant chercher le pain l\u2019autre jour, je suis pass\u00e9e devant la maison de Marcel et en regardant vers sa fen\u00eatre, je l\u2019ai vu<\/em><em>! Il <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait assis sur le rebord et jouait de la guitare. Il <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait tellement beau, d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>cid<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ment je n<\/em><em>\u2019<\/em><em>arrive plus <\/em><em>\u00e0<\/em><em> m<\/em><em>\u2019<\/em><em>arr<\/em><em>\u00ea<\/em><em>ter de penser <\/em><em>\u00e0<\/em><em> lui<\/em><em>\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Qui est ce Marcel, dont -elle parle\u00a0? Dans tous les cas, elle a l\u2019air de l\u2019appr\u00e9cier. J\u2019essaye d\u2019en apprendre un peu plus sur lui dans la demi-heure qui suit, mais rien. Il n\u2019est mentionn\u00e9 que deux ou trois fois au d\u00e9tour d\u2019une phrase. Au bout d\u2019un moment j\u2019en ai marre, alors je d\u00e9cide de reprendre l\u2019introduction l\u00e0 o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais arr\u00eat\u00e9. Je regrette vite, parce que je n\u2019avais pas pr\u00e9vu de pleurer. En lisant ce paragraphe, je comprends qui est Janelle. C\u2019est, ou plut\u00f4t c\u2019\u00e9tait, la s\u0153ur jumelle de Sophie. Celle-ci est morte avant de na\u00eetre. Je comprends que c\u2019est elle l\u2019\u00e9toile sur la photo. Sophie est n\u00e9e quand ses parents habitaient encore en ville. Seulement quelques mois apr\u00e8s sa naissance ils ont d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 ici. Ils avaient pr\u00e9vu l\u2019arriv\u00e9e de deux b\u00e9b\u00e9s, alors ils ont achet\u00e9 une grande maison. Son p\u00e8re \u00e9tait menuisier, alors il s\u2019est achet\u00e9 un petit local, un peu plus bas dans la rue qui plus tard, est devenu son magasin. Sa m\u00e8re, elle, a d\u00e9croch\u00e9 un poste dans l\u2019\u00e9cole du village. Au fur et \u00e0 mesure que je lis, j\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est \u00e0 moi, personnellement, que Sophie parle. Elle m\u2019explique, que malgr\u00e9 ce que l\u2019on pourrait croire, quelqu\u2019un que l\u2019on n\u2019a jamais r\u00e9ellement connu, peut nous manquer. Qu\u2019elle a toujours eu l\u2019impression qu\u2019il lui manquait une partie d\u2019elle. Qu\u2019elle s\u2019est toujours sentie seule, comme incomprise, puisque la seule qui aurait pu la comprendre, n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. Que c\u2019est assez stupide, quand on y pense, mais que cette petite fille blonde, parmi tous ces gens aux cheveux bruns, a toujours eu l\u2019impression de ne pas vraiment appartenir \u00e0 cette famille. En lisant ces mots, je me reconnais un peu. Parce que moi, je n\u2019ai jamais eu de fr\u00e8res et s\u0153urs, alors cette solitude, malgr\u00e9 le fait d\u2019\u00eatre entour\u00e9, je la comprends. Je me rends compte qu\u2019elle et moi avons plus de points communs que je ne le pensais.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de partir chez ma m\u00e8re, j\u2019emporte la premi\u00e8re bo\u00eete \u00e0 chaussures du grenier, pour continuer ma lecture et regarder plus attentivement ce qui se trouve dedans. En arrivant dans la maison, ma m\u00e8re m\u2019aide \u00e0 monter mes affaires. Ensuite elle s\u2019en va, pour me laisser organiser mon espace. En sortant de la pi\u00e8ce, elle passe une main dans mes cheveux, ce simple geste et le regard doux qu\u2019elle m\u2019adresse, suffisent \u00e0 m\u2019apaiser. Une fois seul, dans cette petite pi\u00e8ce, je commence \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Je me dis que cette chambre n\u2019est peut-\u00eatre pas celle dans laquelle j\u2019ai toujours v\u00e9cu, mais \u00e7a n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019elle puisse \u00eatre confortable. Je commence alors \u00e0 disposer mes meubles comme je le sens\u00a0et \u00e0 d\u00e9baller mes cartons. Apr\u00e8s 2h de travail, cette pi\u00e8ce ressemble enfin \u00e0 quelque chose. Je m\u2019allonge sur le sol, comme j\u2019ai l\u2019habitude de le faire, je ne sais pas pourquoi, mais cette position a quelque chose de r\u00e9confortant. Une fois sur le dos, j\u2019admire le plafond tout blanc, qui se dresse au-dessus de moi. Je me sens plut\u00f4t bien, je me sens chez moi. En me r\u00e9p\u00e9tant cette phrase dans ma t\u00eate, je me dis, que ce ne sont peut-\u00eatre pas les \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels qui font qu\u2019on se sent chez soi. C\u2019est peut-\u00eatre seulement les gens qui nous entourent qui nous font nous sentir chez nous. Sur cette sage parole, je descends pour m\u2019installer sur le canap\u00e9, comme on a pris l\u2019habitude de le faire avec ma m\u00e8re. Quand ma chambre \u00e9tait encore en travaux mais que le reste de la maison avait fini d\u2019\u00eatre r\u00e9nov\u00e9, je venais tous les vendredis soirs. On avait pris l\u2019habitude de manger des nouilles chinoises, en regardant notre s\u00e9rie et ensuite vers 22h, je rentrais chez mon p\u00e8re. Ce soir, en plus des nouilles et de la s\u00e9rie, je vais pouvoir dormir ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je regarde mon radio-r\u00e9veil, il affiche 2h48. Je n\u2019arrive pas \u00e0 dormir. J\u2019ai tout essay\u00e9, rien \u00e0 faire, mes yeux ne veulent pas se fermer. Foutu pour foutu, je me dis qu\u2019\u00e0 rester \u00e9veill\u00e9, autant faire autre chose qu\u2019attendre patiemment que le sommeil arrive. J\u2019allume ma lampe de chevet et je sors la bo\u00eete \u00e0 chaussures, qui se trouve sous mon lit. En l\u2019ouvrant, la premi\u00e8re chose que j\u2019en sors est une petite enveloppe orn\u00e9e d\u2019un autocollant qui repr\u00e9sente un pissenlit. Quand j\u2019ouvre cette enveloppe, il me faut peu de temps pour comprendre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une lettre, en lisant <strong>\u00ab\u00a0Ma ch\u00e8re Sophie\u00a0\u00bb<\/strong>. Je continue alors ma lecture, impatient de savoir qui lui \u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>\u00ab\u00a0Ma ch\u00e8re Sophie, il me tarde de te revoir, pour pouvoir te murmurer \u00e0 l\u2019oreille que tu es l\u2019ange qui \u00e9gaye chaque soir, car personne n\u2019a de pareille capacit\u00e9, qu\u2019avec un regard suffit \u00e0 m\u2019\u00e9mouvoir.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Ma ch\u00e8re Sophie, je voudrais \u00e9ternellement pouvoir te crier que sans toi dans ma vie, je ne per\u00e7ois pas l\u2019int\u00e9r\u00eat, de rester de fa\u00e7on ind\u00e9finie, \u00e9veill\u00e9.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Ma ch\u00e8re Sophie tu es, je te le dis, la seule qui gr\u00e2ce \u00e0 ta simple pr\u00e9sence, r\u00e9ussit \u00e0 faire battre mon c\u0153ur de fa\u00e7on si intense.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Ma ch\u00e8re Sophie, je ne vois rien de plus beau \u00e0 regarder que tes cheveux blonds qui tels des \u00e9toiles te font briller, que tes yeux verts si profonds qu\u2019ils me font vriller, que tes mains si douces qu\u2019elles me font vibrer et que ce parfum si toi qui fait mon c\u0153ur chavirer.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Ma ch\u00e8re Sophie, je voulais simplement, voir tes joues rougies pas par le temps mais par ce petit po\u00e8me, qui subtilement veut que je te dise maintenant, que je t\u2019aime.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>M.P&nbsp;\u00bb<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>M.P\u00a0? Qui peut bien \u00eatre ce certain M.P\u00a0? Peut-\u00eatre le Marcel dont elle parlait dans son carnet\u00a0? Dans tous les cas, peu importe qui a \u00e9crit ce po\u00e8me, il sait y faire. En fouillant dans la bo\u00eete je trouve la photo d\u2019un jeune gar\u00e7on, qui confirme ma supposition, puisqu\u2019au dos y est inscrit le nom \u00ab\u00a0Marcel Pinot\u00a0\u00bb, accompagn\u00e9 de la date du\u00a03 f\u00e9vrier 1980. Marcel porte une chemise \u00e0 carreaux, un pantalon qui fait tr\u00e8s classe et des bretelles qui le font encore plus. Sur son front, deux m\u00e8ches de ses cheveux bruns boucl\u00e9s se battent en duel. C\u2019est bizarre \u00e0 dire mais le mouvement de ses cheveux et les taches de rousseur qui recouvrent ses joues le rendent encore plus \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est pas juste le personnage d\u2019une histoire, il existe r\u00e9ellement. Face \u00e0 cette pens\u00e9e, s\u2019en suit une autre\u00a0: Sophie \u00e9crit pour une raison, mais laquelle\u00a0? Est-ce qu\u2019elle \u00e9crit pour se souvenir de tout \u00e7a\u00a0? Est-ce qu\u2019elle \u00e9crit pour quelqu\u2019un en particulier\u00a0? Ou est ce qu\u2019elle \u00e9crit pour qu\u2019un jour quelqu\u2019un comme moi d\u00e9couvre son histoire\u00a0? Cette question fait monter ma curiosit\u00e9. Dans la bo\u00eete, je trouve deux cassettes sur lesquelles sont \u00e9crit respectivement les mots <strong>\u00ab\u00a0Pour ma Sophie\u00a0\u00bb<\/strong> et \u00ab\u00a0Pour Marcel\u00a0\u00bb. Il faut que je trouve comment les \u00e9couter. Je me l\u00e8ve pour aller fouiller dans les cartons qui sont juste \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de ma chambre, ce sont ceux que je veux monter au grenier. Un jour avec mon p\u00e8re, quand on regardait\u00a0<em>Stranger Things<\/em>, il m\u2019avait dit que lui aussi avait un walkman, comme celui que l\u2019on voit dans la s\u00e9rie. Je trouvais \u00e7a tr\u00e8s vintage comme gadget, alors il me l\u2019avait donn\u00e9. Je me souviens qu\u2019on avait d\u00e9battu des heures, parce qu\u2019il trouvait \u00e7a stupide de le poser sur une \u00e9tag\u00e8re, \u00e0 prendre la poussi\u00e8re, juste pour faire joli. Alors pour lui faire plaisir, je portais le walkman sur moi quand on regardait notre s\u00e9rie. Encore une chose qu\u2019on faisait ensemble, avant. Enfin bref, en cherchant dans ces cartons je tombe effectivement sur le walkman. Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 5min \u00e0 chercher comment \u00e7a fonctionnait et dans quel sens mettre la cassette, je peux enfin \u00e9couter ce qui se trouve dessus. Ce sont des playlists. Je devine que Marcel est fan de musiques am\u00e9ricaines, parce que dans la cassette portant le titre \u00ab\u00a0Pour ma Sophie\u00a0\u00bb s\u2019accumulent des chansons comme\u00a0:\u00a0<em>Every Breath You Take, I\u2019m Still Standing, Boys Don\u2019t Cry,\u00a0Beat It, Still Loving You <\/em>et<em> The Final Countdown.<\/em> Je me surprends \u00e0 avoir les m\u00eames musiques dans ma playlist. Lui comme moi sommes fans de The Clash et U2. Je trouve \u00e7a plut\u00f4t cool, \u00e7a me rapproche un peu de cet inconnu dont je ne connais presque rien. Tout au contraire dans la playlist \u00ab\u00a0Pour Marcel\u00a0\u00bb se trouve une s\u00e9rie de chansons qui ne sont pas trop mon style. Je l\u2019\u00e9coute quand m\u00eame, pour voir. C\u2019est alors que les titres les plus connus de Sheila, Blondie, Myl\u00e8ne Farmer et France Gall retentissent dans mes oreilles. Je commence un peu \u00e0 plaindre ce pauvre Marcel\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Vers 5h du matin je r\u00e9ussis enfin \u00e0 fermer l\u2019\u0153il. Le reste de la semaine, je passe mes nuits \u00e0 lire le carnet de Sophie et \u00e0 \u00e9couter les compos qui sont sur les cassettes. Vendredi matin, je n\u2019ai qu\u2019une envie, aussi bizarre soit-elle\u00a0: rentrer chez mon p\u00e8re, pour pouvoir commencer le deuxi\u00e8me carnet. Et c\u2019est ce que je fais. D\u00e8s que j\u2019entre dans la maison, je d\u00e9pose ma valise dans ma chambre, avant de me diriger vers le grenier. Mon p\u00e8re n\u2019est pas l\u00e0, comme d\u2019habitude. Je m\u2019installe alors confortablement sur le canap\u00e9 du grenier et je commence \u00e0 lire. Dans l\u2019intro aucune trace de Marcel. Mais \u00e7a change vite, quand je lis le titre du chapitre 1\u00a0: \u00ab\u00a0Ma premi\u00e8re rencontre avec Marcel\u00a0\u00bb. C\u2019est plut\u00f4t explicite. Je devine que je vais enfin savoir comment ils se sont rencontr\u00e9s, et je ne sais pas pourquoi, mais tout \u00e0 coup je suis surexcit\u00e9, comme \u00e0 la fin d\u2019un livre quand on d\u00e9couvre le d\u00e9nouement. Pourtant, je relis la premi\u00e8re phrase trois fois avant le la comprendre, les rayons du soleil sont plus bas et ils m\u2019aveuglent, \u00e0 tel point que je n\u2019arrive pas \u00e0 rester les yeux ouverts. L\u2019id\u00e9e me vient alors de descendre dans le jardin, pour continuer ma lecture. Il doit faire moins chaud \u00e0 cette heure-ci. C\u2019est l\u2019un des points positifs du d\u00e9m\u00e9nagement \u00e0 la campagne\u00a0: maintenant j\u2019ai un jardin. Quand j\u2019ouvre la vieille porte en bois qui se dresse devant moi, un vent frais s\u2019engouffre dans le salon. Je m\u2019installe directement dans l\u2019herbe pour admirer la vue. Devant moi se dresse la vall\u00e9e. Des moutons sont en train de brouter dans un champ, un tracteur finit de labourer dans un autre et au loin la for\u00eat, color\u00e9e par l\u2019arriv\u00e9e du printemps, ressemble \u00e0 celles que l\u2019on voit dans les contes de f\u00e9es. La chaleur du soleil r\u00e9chauffe mes joues refroidies par le vent. Je me sens d\u00e9tendu. Avant, je n\u2019aimais pas la solitude. Maintenant, elle fait partie de mon quotidien, et malgr\u00e9 ce que l\u2019on pourrait croire, le silence fait parfois du bien, il aide \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. C\u2019est la chose que j\u2019ai le plus fait depuis que je suis \u00e0 la campagne, r\u00e9fl\u00e9chir. C\u2019est vrai que c\u2019est diff\u00e9rent de ce que j\u2019ai toujours connu, mais pour autant \u00e7a n\u2019a rien de n\u00e9gatif. Ce changement d\u2019air commence finalement \u00e0 me faire du bien. Apais\u00e9, je reprends ma lecture, l\u00e0 o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais arr\u00eat\u00e9, dans le calme.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Allong\u00e9 dans mon lit, j\u2019ai presque termin\u00e9 le 6<sup>\u00e8me<\/sup> carnet. \u00c7a va faire seulement un mois, que j\u2019ai d\u00e9couvert les bo\u00eetes \u00e0 chaussures, dans le grenier de mon p\u00e8re, pourtant, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait le tour de chacune d\u2019entre elles une centaine de fois. Les souvenirs que j\u2019ai trouv\u00e9s dans ces bo\u00eetes, m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 passer le temps, \u00e0 me sentir moins seul. Ils m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 appr\u00e9cier mon nouveau village, mes nouvelles maisons, ma nouvelle vie. Gr\u00e2ce \u00e0 eux, je me suis construit un nouveau chez moi. Quand je tourne la page, apr\u00e8s avoir fini le dernier chapitre, un joli titre \u00e9crit \u00e0 l\u2019encre rouge m\u2019annonce la \u00ab\u00a0conclusion\u00a0\u00bb. Au m\u00eame moment, ma m\u00e8re m\u2019appelle pour vider le lave-vaisselle. Quand je descends, elle est assise au bar de la cuisine, en train de signer des papiers. Lorsque j\u2019ai fini de ranger la vaisselle, ma m\u00e8re sort de la pi\u00e8ce. Curieux je jette un \u0153il aux papiers qu\u2019elle \u00e9tait en train de remplir. Ce sont les papiers de l\u2019emprunt, pour l\u2019achat de la maison, chaque mois elle doit verser une certaine somme d\u2019argent, jusqu\u2019\u00e0 avoir pay\u00e9 la maison dans sa totalit\u00e9. Mes yeux d\u00e9valent la feuille, avant de s\u2019arr\u00eater net. Mon visage s\u2019\u00e9claire, en lisant \u00ab\u00a0nom d\u2019usage de l\u2019ancien propri\u00e9taire\u00a0: Marcel Pinot\u00a0\u00bb. J\u2019habite dans la maison d\u2019enfance de Marcel\u00a0! Cette simple pens\u00e9e fait se r\u00e9pandre un frisson dans tout mon corps. Je ne crois pas au destin, mais l\u00e0, tout de suite, j\u2019ai l\u2019impression que l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite comme \u00e7a. Comme par hasard, j\u2019habite dans leurs deux maisons respectives\u00a0! J\u2019ai envie d\u2019en apprendre encore plus sur ces deux personnes qui sont devenues plus que des inconnus \u00e0 mes yeux\u00a0! R\u00e9joui par la nouvelle que je viens d\u2019apprendre, je me pr\u00e9cipite pour aller chercher ma m\u00e8re. Elle sait peut-\u00eatre o\u00f9 je peux trouver Marcel et Sophie\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p>Assis dans l\u2019herbe face \u00e0 Sophie et Marcel, je repense aux heures que j\u2019ai pass\u00e9es, \u00e0 suivre leur histoire. A me r\u00e9jouir de chaque nouvelle interaction qu\u2019ils avaient, \u00e0 \u00e9couter les playlists qu\u2019ils ont cr\u00e9\u00e9es l\u2019un pour l\u2019autre. A tous leurs souvenirs qu\u2019ils ont, sans aucune raison, laiss\u00e9s derri\u00e8re eux. Marcel et Sophie sont mari\u00e9s, ils se sont rencontr\u00e9s ici, et ne sont jamais partis. Aucun d\u2019eux ne voulait abandonner la maison dans laquelle il a grandi, alors ils ont emm\u00e9nag\u00e9 dans celle de Sophie, tout en conservant celle de Marcel. Ils n\u2019ont jamais eu d\u2019enfant mais leur vie \u00e9tait bien remplie\u00a0: Marcel est devenu fleuriste et a ouvert sa boutique, Sophie l\u2019aidait, quand elle n&rsquo;\u00e9tait pas en train de donner des cours de piano aux enfants du village. Malheureusement, il y a deux ans, Sophie nous a quitt\u00e9 des suites d\u2019un cancer. Marcel trouvait la maison trop vide sans elle, alors il est retourn\u00e9 dans celle o\u00f9 il avait grandi. Et il y a 6 mois, lui aussi est parti, laissant derri\u00e8re lui ces souvenirs et ces deux maisons, que mes parents ont achet\u00e9es. Assis face \u00e0 ces deux pierres grav\u00e9es, je ne sais pas quoi penser. Je sors alors le dernier carnet, et je place mes \u00e9couteurs dans mes oreilles, avant de lancer ma playlist. La chanson <em>Reckoning Song<\/em>\u00a0d\u2019Asaf Avidan, r\u00e9sonne dans mes oreilles. Elle ne pourrait pas mieux r\u00e9sumer, les mots que je lis. Cette conclusion, contrairement \u00e0 ce que je pensais, ne s\u2019adresse pas \u00e0 quelqu\u2019un en particulier. Sophie \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00abA toi, cher lecteur, qui que tu sois, je te dis merci. J\u2019ai toujours eu extr\u00eamement peur d\u2019oublier. Quand j\u2019avais 16 ans, mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9 atteint de la maladie d\u2019Alzheimer, et durant l\u2019ann\u00e9e qui a suivi, il a petit \u00e0 petit commenc\u00e9 \u00e0 oublier les d\u00e9tails de sa vie, mais surtout, le nom de sa petite fille &#8230; Alors par peur, ou peut-\u00eatre dans l\u2019espoir qu\u2019\u00e0 part lui, personne ne m\u2019oublie, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. Merci, car gr\u00e2ce \u00e0 toi mon nom r\u00e9sonnera encore. Aujourd\u2019hui, du haut de mes 22 ans, je ne vois plus l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019\u00e9crire, parce que j\u2019ai compris, et il \u00e9tait temps, que du moment que mon nom r\u00e9sonne dans l\u2019esprit d\u2019une seule personne, si c\u2019est la bonne, alors cela me suffit. Oui je parle de toi Marcel, et si tu lis cela, ne t\u2019avise pas d\u2019utiliser ces paroles contre moi. Aujourd\u2019hui j\u2019ai compris que les souvenirs sont la plus belle chose que l\u2019on poss\u00e8de, parce qu\u2019ils nous font nous sentir nostalgiques. Et c\u2019est une chance de se sentir nostalgique. Alors toi qui lis ces mots, commence \u00e0 \u00e9crire ta propre histoire, pour qu\u2019un jour tu puisses te souvenir de ce moment que tu as pass\u00e9, de ce v\u00eatement que tu as port\u00e9 ou juste de ce sentiment que tu as un jour ressenti.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sophie<\/em><em>\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019appelle Elias et dans deux jours \u00e7a va faire 16 ans, que je suis sur cette terre. On m\u2019a souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9, que tout le monde avait une histoire. Un r\u00e9cit, qui raconte sa vie, en \u00e9num\u00e9rant les grandes \u00e9preuves qu\u2019il a travers\u00e9es. Si je devais vous raconter mon histoire aujourd\u2019hui, je commencerais par vous dire que celle-ci ne fait que commencer. Que parfois, tout ne se passe pas comme on l\u2019avait imagin\u00e9. Mais que les \u00e9preuves que l\u2019on vit sont toutes l\u00e0 pour nous rappeler quelque chose. La mienne, pour me rappeler que le changement n\u2019a rien de n\u00e9gatif. Que l\u2019on sera amen\u00e9 \u00e0 rencontrer beaucoup de gens et qu\u2019on devra en quitter certains. Que l\u2019on d\u00e9couvrira beaucoup de lieux et qu\u2019on devra, peut-\u00eatre, en abandonner aussi. Que bien souvent, la seule chose que l\u2019on peut faire, pour que le monde semble plus beau, c\u2019est prendre du recul. Je vous dirais que dans la vie, il faut oser, parce que l\u2019inconnu c\u2019est l\u2019opportunit\u00e9 de d\u00e9couvrir, de recommencer. Mais surtout, je vous dirais, que si un jour vous \u00eates amen\u00e9, \u00e0 \u00eatre nostalgique, d\u2019un lieu o\u00f9 vous avez grandi, d\u2019une personne que vous avez aim\u00e9e ou d\u2019un moment que vous ch\u00e9rissez encore aujourd\u2019hui, dites-vous, que c\u2019est s\u00fbrement, l\u2019un des plus beaux sentiments, que vous pouvez ressentir. Parce que les souvenirs sont les plus belles choses qu\u2019ils soient, ils ne vous rappellent pas ce que vous avez perdu, mais ce que vous avez, un jour, eu la chance d\u2019avoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Louison Omhover<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si vous m\u2019aviez demand\u00e9 il y a deux ans, quelle \u00e9tait ma plus grande peur, je vous aurais s\u00fbrement r\u00e9pondu\u00a0: l\u2019inconnu. Aujourd\u2019hui, je crois que ce dont j\u2019ai le plus peur, c\u2019est de ne pas oser. Parce que parfois, il suffit d\u2019affronter ses peurs pour les surmonter. 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