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{"id":7401,"date":"2026-01-29T11:23:00","date_gmt":"2026-01-29T10:23:00","guid":{"rendered":"https:\/\/sites.ac-nancy-metz.fr\/webjournal-poncelet-saint-avold\/?p=7401"},"modified":"2026-01-26T11:42:10","modified_gmt":"2026-01-26T10:42:10","slug":"les-veines-de-la-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sites.ac-nancy-metz.fr\/webjournal-poncelet-saint-avold\/2026\/01\/29\/les-veines-de-la-terre\/","title":{"rendered":"Les veines de la Terre"},"content":{"rendered":"\n<p>La nuit, la ville d\u00e9gageait un souffle malade.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Sous les r\u00e9verb\u00e8res tremblants, l\u2019air semblait filtr\u00e9 \u00e0 travers un voile de suie. Gailith avan\u00e7ait, le pas lourd, les tempes battantes. Chaque jour, elle rentrait plus p\u00e2le, plus vide. Les gens, autour d\u2019elle, avaient la m\u00eame p\u00e2leur cireuse\u00a0; une race d\u2019ombres qui se trainaient dans le m\u00e9tro, les yeux creux, les veines bleues comme des rivi\u00e8res ass\u00e9ch\u00e9es.<br>On parlait d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie, d\u2019un \u00ab\u00a0syndrome du manque de soleil\u00a0\u00bb. Les journaux publiaient des conseils absurdes\u00a0: boire plus d\u2019eau, s\u2019exposer \u00e0 la lumi\u00e8re artificielle des \u00e9crans th\u00e9rapeutiques. Gailith, architecte pour une grande firme, dessinait des tours de verre o\u00f9 la lumi\u00e8re ne p\u00e9n\u00e9trait jamais. La nuit, pourtant, elle r\u00eavait de collines dor\u00e9es, d\u2019un vent charg\u00e9 d\u2019odeur de foin, d\u2019une maison qu\u2019elle n\u2019avait jamais vue. Dans ses songes, quelqu\u2019un l\u2019appelait\u00a0: \u00ab\u00a0Reviens\u00a0\u00bb.<br>Un matin, au milieu d\u2019un chantier, son t\u00e9l\u00e9phone sonna. Une voix monocorde lui annon\u00e7a la mort d\u2019une grande<br>tante dont elle ignorait l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00ab&nbsp;Vous \u00eates sa derni\u00e8re h\u00e9riti\u00e8re, mademoiselle Varennes. Elle vous laisse une propri\u00e9t\u00e9 dans le Jura.&nbsp;\u00bb<br>Un silence, puis presque comme un soupir, du vent dans l\u2019\u00e9couteur&nbsp;:<br>\u00ab&nbsp;Revenez chez vous.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br>Gailith, \u00e9puis\u00e9e, prit cela pour un signe. Elle quitta la ville.<br>Le train s\u2019enfon\u00e7a dans les vall\u00e9es, laissant derri\u00e8re lui la rumeur du bitume. A mesure que les tours s\u2019\u00e9loignaient, quelque chose en elle se d\u00e9liait. Le ciel, ici, avait une \u00e9paisseur vivante&nbsp;; l\u2019air, une densit\u00e9 presque l\u00e9g\u00e8re. Le manoir de sa grande tante, perch\u00e9 sur une colline, semblait attendre depuis des si\u00e8cles. La fa\u00e7ade portait la marque de pluies incessantes et du temps. Un figuier d\u00e9ployait ses bras tordus le long du mur. Quand elle posa la main sur la pierre du seuil, un frisson la traversa&nbsp;: la mati\u00e8re vibrait doucement, comme une peau ti\u00e8de.<br>Les habitants du village l\u2019accueillirent avec des sourires m\u00e9fiants.<br>\u00ab&nbsp;Vous \u00eates de la famille Varennes, alors&nbsp;? murmura la boulang\u00e8re. On disait que la maison \u00e9tait \u2026 singuli\u00e8re.<br>-Singuli\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Ici, on \u00e9vite d\u2019y monter la nuit. Le sol n\u2019y dort pas&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, justement, Gailith eut du mal \u00e0 trouver le sommeil. Sous la fen\u00eatre, elle entendait des bruits t\u00e9nus, comme des racines qui bougent. Le vent, croyait-elle. Mais parfois, dans le silence de la nuit, son nom se formait distinctement\u00a0: \u00ab\u00a0Gailith\u2026\u00a0\u00bb<br>Le lendemain, elle explora la demeure. Dans le grenier, elle trouva une malle en cuir remplie de lettres anciennes,<br>li\u00e9es d\u2019un ruban rouge sang.<br>\u00ab\u00a0Nous, les gardiens du sang de la terre, \u00e9crivait son a\u00efeul, nous vivons du flux vivant qui monte du sol. Ce que d\u2019autres appellent le sang des hommes, nous le tirons des b\u00eates, des racines, des s\u00e8ves et des nuits\u00a0\u00bb<br>Une phrase, trac\u00e9e d\u2019une main tremblante, la gla\u00e7a\u00a0:<br>\u00ab\u00a0Le monde urbain a rompu la cha\u00eene. L\u00e0-bas, nos fr\u00e8res se sont d\u00e9tach\u00e9s de la terre\u00a0: ils boivent le sang des foules.\u00a0\u00bb<br>Gailith referma la lettre, le c\u0153ur battant. \u00c9tait ce une m\u00e9taphore\u00a0? Une folie ancienne\u00a0? Pourtant, depuis qu\u2019elle dormait ici, sa peau reprenait couleur. Ses r\u00eaves, plus denses, avaient la texture du r\u00e9el. Elle entendait parfois, dans son sommeil, le battement profond d\u2019un c\u0153ur immense sous la colline.<br>Une semaine plus tard, alors qu\u2019elle se promenait au cr\u00e9puscule, elle vit une silhouette au bord du champ. Un homme, v\u00eatu de sombre, la fixait avec une intensit\u00e9 presque douloureuse.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00ab\u00a0Vous \u00eates revenue, dit-il d\u2019une voix peu perceptible.<br>-Vous me connaissez\u00a0?<br>-Je vous ai vue dans la ville. Vous ne le saviez pas, mais vous \u00e9tiez suivie depuis longtemps.\u00a0\u00bb<br>Il s\u2019avan\u00e7a, et Gailith distingua ses traits p\u00e2les, presque translucides et ses yeux d\u2019un gris m\u00e9tallique.<br>\u00ab\u00a0Qui \u00eates-vous\u00a0?<br>-Un exil\u00e9, comme vous. La ville me consume, mais je ne peux m\u2019en d\u00e9tacher.\u00a0\u00bb<br>Il sourit, triste.<br>\u00ab\u00a0Nous buvons ce qu\u2019elle offre\u00a0: la fatigue des hommes, leur chaleur, leur \u00e9puisement. Nous sommes les rejetons de la pierre et du verre.\u00a0\u00bb<br>Gailith recula, son c\u0153ur semblant lui transpercer la poitrine et lui couper le souffle.<br>\u00ab\u00a0 Vous \u00eates un \u2026vampire\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>-Un mot ancien, pour une maladie moderne. Nous ne supportons plus la terre, ni le soleil. Nous avons besoin de tumulte, du flux \u00e9lectrique, de b\u00e9ton.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br>Il pencha la t\u00eate.<br>\u00ab\u00a0 Mais votre sang est diff\u00e9rent. Il a la m\u00e9moire du sol, il conserve l\u2019h\u00e9ritage c\u00e9leste. Vous \u00eates celle qui peut rouvrir les veines de la terre.\u00a0\u00bb<br>La nuit tomba d\u2019un coup. Derri\u00e8re l\u2019homme, la brume s\u2019\u00e9paississait. Des silhouettes se dessinaient dans le brouillard, hautes, maigres, vacillantes et vaporeuses comme des statues de cendres.<br>\u00ab\u00a0Ils arrivent, dit-il, ceux qui ne veulent plus mourir. Ils ont senti votre pr\u00e9sence.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br>Gailith courut jusqu\u2019\u00e0 la maison. Le vent hurlait \u00e0 travers les poutres. Le sol vibrait, lourd d\u2019un battement profond. Elle descendit \u00e0 la cave, trouva une trappe qu\u2019elle n\u2019avait pas encore remarqu\u00e9e. En dessous, un escalier de pierre s\u2019enfon\u00e7ait dans la terre. L\u2019air y \u00e9tait chaud, humide, satur\u00e9 d\u2019odeur de racines. Au fond, une salle vo\u00fbt\u00e9e s\u2019ouvrait, \u00e9clair\u00e9e par une clart\u00e9 rouge\u00e2tre qui semblait \u00e9maner du sol lui-m\u00eame. Des veines de lumi\u00e8res couraient \u00e0 travers la roche, comme un r\u00e9seau vivant. Gailith posa la main sur la pierre et le battement devient le sien. Elle comprit\u00a0: la terre \u00e9tait un corps, immense, qui saignait encore sous les morsures du b\u00e9ton.<br>La voix de son a\u00efeule r\u00e9sonna dans sa t\u00eate\u00a0: \u00ab\u00a0Si la terre meurt, les veines de la terre se vident. C\u2019est \u00e0 nous d\u2019entretenir le flux, m\u00eame si le prix en est notre propre sang.\u00a0\u00bb<br>Un bruit se manifesta derri\u00e8re elle. L\u2019homme du champ descendait les marches, suivi des silhouettes grises.<br>\u00ab\u00a0 Ils n\u2019attendront plus, dit-il. Donne leur ton sang, et tu les sauveras.<br>-Ou je rends leur sang \u00e0 la terre, murmura-t-elle.\u00a0\u00bb<br>Le premier des vampires s\u2019approcha. Sa bouche \u00e9tait une plaie fine, ses yeux des puits sans fond, son corps un d\u00e9p\u00f4t d\u2019os. Gailith leva la main. Les veines rouges du sol s\u2019illumin\u00e8rent, irradiant dans l\u2019air comme des \u00e9clairs de s\u00e8ve. Une chaleur monta en elle, douloureuse et douce \u00e0 la fois. Elle sentit le flux du monde couler en elle, la remplir, la d\u00e9border.<br>Les vampires recul\u00e8rent, hurlant. La lumi\u00e8re envahit la cave. Le sang de la terre jaillit des fissures, m\u00eal\u00e9 \u00e0 celui<br>de Gailith. Les racines s\u2019enroul\u00e8rent autour des \u00eatres blafards, les attirant dans le sol. La pierre vibra jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9livrer une lumi\u00e8re \u00e9blouissante puis, le silence s\u2019abattit, pesant sur elle.<br>Lorsqu\u2019elle se r\u00e9veilla, le jour pointait. Dans le champ, la brume se dissipait, r\u00e9v\u00e9lant des traces \u00e9tranges dans la terre, comme si des corps y avaient \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9s. Gailih sortit, les jambes tremblantes. Sa peau luisait d\u2019une p\u00e2leur neuve, mais ses yeux brillaient d\u2019une clart\u00e9 verte, presque v\u00e9g\u00e9tale.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle comprit qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait plus tout \u00e0 fait humaine. Son c\u0153ur battait au rythme du vent dans les arbres. Quand elle fermait les yeux, elle entendait le monde respirer. Les habitants du village remarqu\u00e8rent qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, les plantes poussaient plus vite dans les alentours. Mais ils \u00e9vitaient le coteau au cr\u00e9puscule&nbsp;: on disait qu\u2019une<br>femme y marchait pieds nus, parlant \u00e0 la terre comme \u00e0 une amante.<br>Des mois plus tard, Gailith revint un instant en ville. Les tours semblaient plus ternes, la lumi\u00e8re plus malade encore. Les gens marchaient plus lentement, comme engourdis. Elle sentit la faim monter en elle, une faim ancienne, non pour le sang, mais pour la s\u00e8ve perdue du monde. Elle toucha un mur&nbsp;: la pierre suintait d\u2019une fatigue m\u00e9lancolique.<br>Un passant s\u2019effondra \u00e0 ses pieds. Sans r\u00e9fl\u00e9chir, elle posa la main sur son front. Une chaleur circula de son c\u0153ur \u00e0 celui de l\u2019homme, qui rouvrit les yeux. Au moment o\u00f9 elle retira sa main de son corps, elle d\u00e9couvrit une veine verte qui courait sur sa propre peau. Elle comprit qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait ni sauv\u00e9e ni damn\u00e9e. Elle \u00e9tait le pont. Le monde avait besoin d\u2019elle autant qu\u2019elle, de lui.<br>Cette nuit-l\u00e0, sur les toits de la ville, Gailith regarda la lueur des lampadaires se m\u00ealer au souffle des nuages. Elle sentit le battement des deux sangs, celui de la ville et du b\u00e9ton et celui de la terre et de la campagne se confondre en elle.<br>D\u00e9sormais, chaque fois qu\u2019un arbre perce le bitume, qu\u2019une herbe pousse entre deux pav\u00e9s, c\u2019est son \u0153uvre, son souffle. Elle \u0153uvre pour que, comme elle, avant cela, les enfants et la terre retrouvent un peu de nature autour d\u2019eux.<br>La ville n\u2019est plus destin\u00e9e \u00e0 vivre.<br>Mais parfois, dans les \u00e9gouts, on entend un murmure&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le sang de la terre coule encore\u2026&nbsp;\u00bb<br>Comme si Gailith pouvait gr\u00e2ce \u00e0 sa nature de vampire rural sauver les \u00eatres de la m\u00eame esp\u00e8ce, qui ont d\u00e9riv\u00e9 du chemin de la terre.<br>Et ceux qui croisent, au d\u00e9tour d\u2019une ruelle, une femme aux yeux d\u2019\u00e9meraude, disent qu\u2019elle les regarde comme une m\u00e8re ou comme une pr\u00e9datrice&nbsp;; une femme qui veut prot\u00e9ger les enfants de la terre, ses enfants ou condamner les r\u00e9sistants qui luttent pour un changement plus durable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Par Chiara METRA<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La nuit, la ville d\u00e9gageait un souffle malade. 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