Il était une fois...

Le chemin du cœur

Je regarde les paysages défiler à travers la fenêtre sale du petit taxi qui me conduit. La vitre est maculée de traces de doigts et de crasse mais je préfère concentrer mon attention sur la grisaille de la gare qui s’éloigne au dehors. Je regarde le chauffeur du taxi, un petit homme à la moustache frisée et aux joues roses, il a l’air serein et joyeux au volant de son véhicule. Il emprunte la longue route qui lie les villages de campagne à la petite gare SNCF. Il ne sait pas à quel point je redoute le lieu où il me ramène. Si c’était moi qui conduisais, j’aurais déjà fait demi-tour depuis un bon moment.

Plus les minutes passent et plus j’ai la conviction que prendre le train sans réfléchir ce matin était une énorme erreur. Je me retiens très fort de demander au taxi de s’arrêter. Je ne sais pas où je pourrais bien aller car je ne connais plus personne ici. Mais tout me parait mieux que le retour à la maison, que le regard rancunier de ma mère et la peine de mon père. J’ai blessé tout le monde en partant si violemment et en ne revenant pas.

Le véhicule s’enfonce dans des chemins bordés d’arbres qui me sont très familiers. Craindre ainsi mon retour à la maison me fait me rendre compte que je n’ai même plus de « chez moi », plus de lieu où je peux réellement me réfugier.

Moi qui cherchais à fuir la ville de Paris et son atmosphère étouffante, je prends conscience en la quittant que je ne respire pas mieux ailleurs. Je n’ai plus d’issu, nulle part où aller. J’ai l’impression qu’une vague de désespoir m’emporte chaque jour un peu plus depuis le fiasco qu’a été ma soutenance de mémoire. Je me suis évanouie en plein milieu de la présentation alors celle-ci a dû être reportée. C’est la dernière étape avant d’obtenir mon diplôme de vétérinaire, le dernier pas qui permettra l’accomplissement de tant de travail acharné. Pourtant je me sens incapable de la passer à nouveau cet oral. Je suis tétanisée à l’idée de me présenter une nouvelle fois face à un jury. Je commence même à douter de ma vocation de vétérinaire. Je suis complètement perdue. Je ne peux me rattacher à rien d’autre qu’à ma famille, qu’à mon village natal, bien que ces éléments n’aient pas fait partie de ma vie depuis les dernières années. Alors je m’accroche de toutes mes forces à ce retour tout en le redoutant immensément.

Nous arrivons dans le village qui m’a vu grandir. Je reconnais la grange de mes voisins, la maison de mon meilleur ami d’enfance et le petit parc où j’adorais jouer petite. Le taxi s’arrête, mon cœur rate un battement. Ma grande maison verte se dessine, à travers la fenêtre et le brouillard qui est tombé à l’extérieur. L’homme se retourne et me dit en souriant que nous sommes arrivés à destination. Je me vois dans l’incapacité de lui répondre, j’ai l’impression qu’une énorme boule s’est formée dans ma gorge et m’empêche de parler. Je hoche la tête, les larmes aux yeux. Le chauffeur me regarde avec un air étonné. Je le paye et sors du véhicule.

Lorsque je claque la porte du taxi je suis ramenée plus de cinq années en arrière. Je me vois claquer la porte de ma maison avec violence. Cette même porte qui me fait à présent face. J’en voulais tellement à ma mère. Elle voyait mon départ pour les études à Paris comme une trahison. Elle aurait voulu que je reprenne la ferme qui est dans notre famille depuis des générations. Pour elle, les études de vétérinaire dans lesquelles je me lançais n’avaient pas de sens. Ma mère avait été blessante, disant que j’allais regretter, qu’elle ne pensait pas que je tiendrais le coup avec la quantité de travail et la pression qui allait m’environner. Elle n’avait peut-être pas tout à fait tort finalement. Je reviens à la maison la boule au ventre après m’être effondrée à Paris…

J’entends le taxi repartir, me laissant seule et frissonnante. Je tends une main tremblante vers la poignée de la porte. Mais celle-ci s’ouvre soudainement avant que je ne l’atteigne.

Sur le coup de la surprise, je ne réagis pas. Ma mère est dans l’encadrement de la porte, l’air immensément surpris. Elle me regarde intensément pendant quelques secondes qui me paraissent durer des heures. Puis elle m’inspecte de la tête au pied et se met à pleurer.

Tétanisée, je reste stoïque comme si j’étais simplement spectatrice de la scène qui se déroule devant mes yeux. Puis, je prends ma mère dans mes bras et je me rends compte que mes joues sont elles aussi trempées de larmes. Après notre étreinte, ma mère m’enjoint à pénétrer dans la maison.

Je retrouve chaque objet exactement à sa place. Les meubles n’ont pas changé, ni l’odeur de lavande si spéciale qui émane des petits baluchons en tissu de ma maman, pendus un peu partout dans la maison pour éloigner les mites.

Mes pleurs redoublent tandis que les souvenirs affluent dans mon esprit. Je me revois dévaler les escaliers en bois, découper des légumes avec ma mère, m’endormir sur mes parents face au poêle brûlant…

Nous rejoignons le salon. Ma maman, toujours silencieuse, me propose de m’attabler.

« La potée est prête », dit-elle doucement. Ce sont les premiers mots qu’elle prononce depuis que je suis arrivée. Je lui réponds que je n’ai pas faim. J’ai encore le ventre serré par l’angoisse.

« Je suis désolée Maman, si tu savais. Je n’ai jamais voulu couper les ponts avec papa et toi, j’ai regretté notre dispute dès l’instant où j’ai quitté la maison… »

« Non chérie, c’est moi qui m’excuse, s’écrie ma mère en me coupant, Je n’aurais jamais dû aller à l’encontre de ton projet professionnel surtout vu tout le travail que tu avais fourni pour te lancer dans ces études… Egoïstement, j’ai toujours cru que tu finirais par abandonner tes rêves de grandes villes et de grands projets et que tu resterais avec nous. Mais tu n’es pas comme ça, tu n’es pas comme moi et je suis désolée de ne pas avoir pris au sérieux tes ambitions. Je m’en veux tellement… ».

C’est à mon tour de couper ma mère pour lui promettre que je ne lui en veux pas un seul instant.

« J’insiste ma chérie, reprend ma maman, j’ai toute confiance en toi, je ne comprenais juste pas le monde dans lequel tu te lançais et cela m’a fait dire beaucoup de choses que je regrette. Je t’aime, ne l’oublie jamais.».

Je serre la main de ma mère très fort dans la mienne et hoche la tête. Nous continuons à discuter jusqu’à tard le soir et je lui raconte les raisons de mon retour. Mon père finit par revenir de la ferme. Je l’entends enlever ses chaussures pleines de boue et les poser à l’entrée comme il l’a toujours fait. Puis une odeur de foin pénètre dans le salon lorsqu’il nous y rejoint. Ces nouvelles retrouvailles m’arrachent à nouveau des larmes.

Vers minuit, mes parents finissent par aller se coucher, après m’avoir embrassée et m’avoir fait promettre de ne plus jamais disparaitre de leur vie. Trop épuisée pour rejoindre mon lit, je m’endors sur le canapé, enveloppée dans un plaid et dans la chaleur rassurante de ma maison. C’est la première fois depuis des années que je me sens entourée et soutenue. Mes parents m’aiment toujours et cela me procure une force incroyable. Grace à eux, j’ai l’espoir de retrouver mon chemin et de sortir de cette période embrumée de ma vie.

Le lendemain matin, c’est le contact d’une langue baveuse sur mon visage qui me tire de mon sommeil. J’ouvre les yeux et ris en voyant mes deux chiens à côté du canapé, la langue pendante et la queue frétillante prêts à réveiller toute la maisonnée comme au bon vieux temps. Je me redresse et les caresse puis je m’empresse de rejoindre ma chambre à l’étage pour trouver des affaires sales et de vieilles chaussures afin d’être équipée pour travailler à la ferme. Lorsque je redescends, une délicieuse odeur d’omelette s’échappe de la cuisine. Je déguste ce petit déjeuner avec ma famille comme si nous n’avions jamais été séparés. Puis je m’occupe de nourrir mes quatre chats, mes chiens, mes trois lapins et mes deux poules, et je pars en tracteur pour la ferme, avec mes parents.

Je passe la journée à ramener du foin aux vaches, à aider mon papa pour la traite, à contrôler l’état des vaches gestantes… Mon papa me demande même de faire une contrôle global de la santé de ses animaux, ce que je fais avec plaisir en utilisant le kit vétérinaire de la grange.

Je rentre le soir, épuisée, mais d’une bonne fatigue, synonyme d’une véritable journée de travail. Je m’installe pour dîner avec mes parents lorsque je reçois un mail. C’est l’école de vétérinaire qui m’envoie une date pour repasser ma soutenance. Je me crispe, et sens un poids immense s’amasser sur mes épaules. Mon père me demande si je vais bien. Je prends une longue inspiration et affirme que oui. Puis j’éteins mon téléphone et repousse la décision à plus tard.

Après cela, je passe cinq jours à la ferme à profiter complètement de ma famille et de mes animaux chéris. Je bande la patte d’une vache, je pense le flanc d’une autre et je surveille les animaux malades. Je retrouve mon envie de prendre soin des bêtes qui m’entourent et je prends beaucoup de plaisir à appliquer ce que j’ai appris pour venir en aide à mes parents.

Le soir du cinquième jour, alors que je suis en train de laver la vaisselle avec ma mère, le téléphone sonne. C’est mon père qui appelle pour nous demander du renfort. Une vache qui vient de mettre bas est en train de saigner
abondamment.

Je me rhabille en quatrième vitesse, et me rue dans le tracteur pour rejoindre la grange avec ma maman. Lorsque nous atteignons la ferme, une grande vache noire et blanche au nez tacheté est étendue sur le flanc. Une flaque de sang entoure son postérieur et elle geint de douleur. Mon père tente de stopper l’hémorragie en compressant le bassin de l’animal avec des linges. A côté, le veau qui vient de naître est encore trempé de liquide amiotique et frissonnant.

Ma mère s’occupe immédiatement de le réchauffer comme l’aurait fait la vache si elle en avait été capable. Mon père m’interpelle pour que je vienne prendre son relais mais je secoue la tête. J’ai l’impression d’être dans un état second. Mon cerveau tourne à toute vitesse. L’hémorragie est très importante, je dois donc trouver sa cause pour la stopper. J’explique à mon père que la compression du bassin ne suffira pas pour arrêter le saignement de l’animal.

Puis, poussée par l’adrénaline, je cours récupérer le matériel de secours de vétérinaire que j’ai utilisé plus tôt dans la matinée. Je passe un tissu stérile sous le postérieur de la vache, je me nettoie les mains, puis j’enfile une combinaison et un masque stériles. Je me mets alors au travail avec une concentration extrême. Je clampe les vaisseaux utérins dont la rupture a provoqué le saignement, puis je les ligature avec beaucoup de soin.

Lorsque j’ai terminé mon intervention, je sors enfin de ma torpeur. Je suis en sueur et mon cœur cogne contre ma poitrine. Le saignement s’est arrêté. J’enlève doucement le clamp et observe la vache épuisée. Mon père serre mon épaule droite de sa grande main, ses yeux brillent de fierté.

Ma maman dépose le veau auprès de la vache puis me chuchote : « Tu es faite pour ça ma chérie ». Je souris et soudain je sens que l’immense poids me quitte. Je me sens alors infiniment légère. J’ai l’impression que c’est à cet instant précis que je retrouve ma vocation. « Merci Maman, merci Papa», je murmure simplement en prenant la main de ma mère dans la mienne. Puis nous restons là tous les trois et observons le veau s’endormir contre sa maman.

Ce soir-là, je réponds au mail envoyé par l’école en annonçant que je serai bien présente la semaine suivante pour passer ma soutenance de mémoire, puis j’annonce ma décision à mes parents. A partir de ce moment, les derniers
jours au village passent à une vitesse phénoménale.

Après la traite, je m’octroie des temps, seule dans les champs alentours, comme lorsque j’étais adolescente. Je me couchais dans les épis de blés et j’imaginais la vie que j’aurais plus tard. A présent je fais de même, mais au lieu de rêvasser, je retravaille mon texte de soutenance. Je le modifie un peu pour qu’il soit davantage personnel. Je décide de mentionner la ferme et les animaux qui m’ont entourée toute mon enfance.

Je passe des heures, dans les champs de tournesols ou de maïs de mes voisins, à répéter mon texte et les démonstrations que je serai amenée à faire. Je savoure la caresse du soleil sur ma peau, le pépiement des oiseaux et les mille senteurs qui m’entourent. Je profite aussi des moments en famille le soir venu, qui me rappellent que les études ne sont pas l’essentiel de ma vie.

Puis le jour du départ arrive. Je prépare mes affaires, très triste de quitter ma famille, mais fin prête pour mon mémoire. Lorsque je descends les escaliers, ma mère m’attend, un petit ballotin de lavande et un sandwich à la main. L’un en guise de porte-bonheur et l’autre pour la route. Puis elle m’embrasse sur les deux joues avec émotion. Mon père se contente de m’ébouriffer les cheveux et de me souhaiter bonne chance.

Je reste encore quelques minutes sur le perron à discuter avec mes parents en attendant un taxi. Nous rions car mon père demande pour la énième fois en quoi consiste exactement une soutenance et ce que je vais bien pouvoir dire au jury pour tenir le temps imparti.

Voir son air étonné me rappelle combien le monde dans lequel j’ai grandi jusqu’à mes dix-huit ans est différent de celui dans lequel j’ai évolué pour mes études ces dernières années. Mon cœur se serre et soudain je me sens l’envie de rester ici pour traire les vaches et conduire des tracteurs pour toujours. Mais je dois prendre mon courage à deux mains et achever mes études de vétérinaire car c’est le métier que je souhaite faire.

A nouveau, je me sens déchirée entre deux mondes sans savoir si je fais partie de l’un ou de l’autre. C’est alors que, entourée par mes parents et prête à rejoindre la grande ville, j’ai comme une révélation : peut-être que je fais partie de ces deux univers. Cela fait en effet longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi forte qu’à présent.

Cette force je la tire de ma famille, de mes animaux, de cet air pur, de ces senteurs, de ces bruits et de ces paysages apaisants. C’est grâce à elle que je me sens maintenant capable de mener mes projets à bien à Paris. J’ai donc besoin de cet équilibre entre mes études en métropole et ma vie familiale à la campagne. Cela signifie que je n’ai pas à choisir fatalement entre deux modes de vie. Je peux créer mon propre chemin entre autoroute et sentier boueux. Une voie qui me correspond et me permettra de m’épanouir. Un savant mélange de qui j’étais et de qui j’ai voulu devenir afin de trouver qui je suis réellement.

Un taxi se gare devant la maison. Je serre très fort mes parents dans mes bras et leur fait une promesse que je suis enfin sûre de pouvoir tenir : « Je reviendrai vite. ».

Puis je monte dans le véhicule et je claque la porte avec un dernier regard sur la campagne qui s’éveille dans la douceur d’une matinée ensoleillée. «Déposez-moi à la gare s’il vous plait. »

Lena Saibi-Zannetti (2ème prix du jury)

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