Si vous m’aviez demandé il y a deux ans, quelle était ma plus grande peur, je vous aurais sûrement répondu : l’inconnu. Aujourd’hui, je crois que ce dont j’ai le plus peur, c’est de ne pas oser. Parce que parfois, il suffit d’affronter ses peurs pour les surmonter. Et quand on réussit enfin, on peut alors découvrir toute la beauté du monde. Ou de la campagne, dans mon cas. Je m’appelle Elias et dans deux jours, ça va faire seize ans que je suis sur cette terre. On m’a souvent répété que tout le monde avait une histoire. Un récit qui raconte sa vie en énumérant les grandes épreuves qu’il a traversées. Si je devais vous raconter mon histoire aujourd’hui, aussi petite soit-elle, je vous parlerais du grand évènement qui a chamboulé ma vie. Ça va faire très banal venant d’un ado mais cet évènement, ce n’est rien d’autre que la séparation de mes parents. Ou du moins, ce qu’elle a provoqué.
Il y a deux ans maintenant que mes parents m’ont officiellement annoncé leur séparation. Ça faisait vingt ans qu’ils étaient ensemble, mais ils n’étaient pas mariés. Le seul lien juridique qu’ils ont, c’est moi. Après cette grande nouvelle s’en sont suivis deux mois de disputes infernales pour savoir qui allait garder le canapé du salon, qui prendrait les assiettes en porcelaine, ou qui aurait l’honneur de pouvoir réutiliser l’horrible abat-jour du couloir. C’était plutôt intense, et pendant qu’il se disputaient chaque aimant du frigo, je me demandais comment ils avaient pu s’aimer un jour. Mes parents n’ont jamais été du genre très démonstratif, mais il y avait quand même quelques attentions par-ci par-là. Leur séparation n’a pas été un choc, je m’en doutais. Ça faisait déjà plus de six mois que la tension montait. Je rentrais des cours et je retrouvais ma mère en pleurs sur le canapé, ou mon père au téléphone avec son cousin (qu’il n’appelle jamais, sauf quand quelque chose de grave est arrivé). Après ces deux mois d’emballage de cartons, ma mère est allée chez sa sœur et mon père et moi, on est allé chez mes grands-parents, le temps que la maison soit mise en vente. Après quatre mois de recherche, ils ont chacun trouvé une maison. Mais pas n’importe lesquelles, deux maisons situées dans le même village, à la campagne ! Je crois qu’ils ont fait ça pour moi. Je veux dire, acheter deux maisons proches l’une de l’autre. Pour pas que je me sente loin de l’un deux. Mais à la campagne ! C’est ça qui me dérange le plus.
Pour un peu plus de clarté, je vais vous remettre en contexte, pour que vous compreniez pourquoi le fait d’habiter à la campagne me dérange autant. Déjà, il faut savoir que j’ai toujours habité en ville. Les bruits des sirènes le soir, les immenses gratte-ciels que je vois par ma fenêtre, le métro, les foules sur les trottoirs, l’odeur de café aux coins des rues, tout ça c’est mon monde. Alors imaginez que contre votre gré, on remplace les grandes rues pavées par des chemins tordus et boueux. Ensuite, j’ai construit ma vie en ville, je me suis fait des amis, j’ai mes habitudes, mon banc dans le parc en bas du lycée, ma place dans le restau où je vais parfois les week-ends. Partir à la campagne, ça voudrait dire laisser tout ça derrière moi, mes amis, mon lycée, ma vie tout simplement ! Enfin, la campagne dont je vous parle, ce ne sont pas juste des villages séparés par une petite forêt de 6 km de long. Non, la campagne dont je vous parle, c’est celle où l’on trouve un village tous les quarante kilomètres. Celle où il faut faire quarante-cinq minutes de route pour aller faire ses courses. Celle où tout le monde se réunit dans des toutes petites écoles de vingt-cinq élèves. Alors vous comprenez ma réticence maintenant !
Pour autant, je n’ai pas vraiment eu mon mot à dire. Et c’est comme ça que seulement six mois après la séparation brutale (j’abuse) de mes parents, je suis allé vivre dans un coin paumé de la campagne. Le village dans lequel se trouvent mes nouvelles maisons en est composé d’une cinquantaine, pour quarante-trois habitants depuis notre arrivée. Beaucoup sont des couples de personnes âgées, mais il y a aussi quelques familles. Le village est grand mais toutes les maisons ne sont pas habitées. Ma mère m’a dit que, dans les années 80, le village était beaucoup plus grand, mais qu’avec le temps les gens sont partis, et les maisons aussi après leur départ. L’école du village a donc été obligée de fermer. Mes parents m’avaient fait comprendre qu’en déménageant aussi loin, il fallait que j’aille en internat ou que je prenne des cours au CNED (c’est l’école à la maison) pour poursuivre mes études. Comme je ne me voyais pas vivre loin de mes parents, j’ai choisi le CNED. Résultat, je ne vois vraiment personne, à part eux.
Quand on a déménagé, ils ont trouvé ça judicieux de me laisser m’installer confortablement, dans une des deux maisons, pour ne pas avoir à gérer deux déménagements en même temps. Comme la maison de ma mère nécessitait quelques travaux avant d’y vivre, je suis allé chez mon père.
***
Quand j’entre dans la maison, un frisson me traverse. Je commence à faire le tour des pièces, pour mieux me rendre compte. Elle est plutôt grande, il y a quatre chambres, deux salles de bains, une petite cuisine, un grand salon-salle à manger et une petite entrée. Quand j’entre dans la pièce qui est censée être ma chambre, je suis assez surpris. J’ai l’impression d’être plongé dans un film des années 80, et on peut dire que le papier peint orange aux murs et l’abat-jour vert au plafond n’aident pas trop à rajeunir la pièce. Mon père m’avait prévenu, mais il m’a dit qu’une fois à peu près installés, on pourrait songer à refaire la déco. En regardant ces murs qui se dressent autour de moi, et mes meubles dans cette chambre qui n’est pas la mienne, je ne peux m’empêcher de penser à tout ce que j’ai dû laisser derrière moi : mes amis, mes habitudes et surtout ma maison d’enfance. Je crois qu’en fin de compte, c’est ça qui me fait le plus mal. Je n’y avais pas pensé mais tout à coup, je me rends compte, que mon chez-moi commence à me manquer. Et c’est là que tout seul dans cette maison qui ne ressemble pas à la mienne, je commence à avoir peur. Peur d’oublier. D’oublier l’odeur de l’atelier de mon père, la couleur du papier peint dans la cuisine, les étoiles fluorescentes sur le plafond de ma chambre. J’ai peur d’oublier ce qu’était notre vie à trois, la place que j’occupais à table, nos samedis soir devant Koh Lanta, le grincement des marches de l’escalier chaque fois que quelqu’un montait…
Je reviens vite à la réalité quand j’entends sonner la cloche de l’église, comme si elle était juste à côté de moi. Super. Bon, pas le temps de râler, il faut que j’installe mes affaires parce que demain à 10h, j’ai mon premier cours en « visio » pour m’expliquer le déroulement de mes cours à distance. Je commence alors à faire une centaine d’aller-retour, pour déplacer la multitude d’affaires que j’ai.
***
En raccrochant, je ne peux pas retenir mes larmes, qui commencent alors à couler abondement sur mes joues. Cette « visio » ne fait que rendre ce déménagement encore plus réel. J’ai du mal à l’admettre, mais mes amis commencent à me manquer. Je leur écris de moins en moins depuis l’annonce de mon déménagement, pendant les vacances. Je ne leur ai même pas dit au revoir, je me suis dit que ça me ferait encore plus de mal. Mais honnêtement, maintenant, je regrette un peu. Eux font leurs vies de leur côté, et moi du mien…
***
Après quatre mois, je commence à prendre mes marques petit à petit. Les travaux chez ma mère sont enfin terminés ; mes meubles ont dû arriver hier ; je pourrai commencer à installer mes affaires demain soir. Cette semaine, je suis chez mon père, mais demain soir, je change de maison. C’est le début de ce rituel qui risque d’être encore bien long. Revenant de l’épicerie où j’ai acheté mon repas pour ce soir, en passant la porte de la maison, je suis envahi d’un sentiment de déjà vu, je ne sais pas pourquoi. Et cette pensée me fait me rendre compte que je ne suis pas le premier à avoir vécu dans cette maison. Quand on a emménagé, mon père m’avait vaguement parlé d’un grenier. Et en regardant la marque laissée par un cadre sur le mur de l’entrée, je me souviens de ce qui se trouvait là quand on l’a visitée. Les propriétaires n’étaient pas là, il y avait seulement l’agent immobilier. Mon père m’a expliqué plus tard que c’était la procédure, que techniquement il fallait tout faire pour que les gens puissent se projeter dans la maison, ce qui veut dire qu’il fallait qu’elle soit vide. Personnellement, à ce moment-là, avec ou sans résident, je n’arrivais pas à me projeter. Je me souviens alors du cadre photo qui était placé à cet endroit, celui d’une famille. Avec la plus grande naïveté du monde, je me mets en tête que le cadre est peut-être dans le grenier, comme la moitié des affaires qui se trouvaient dans la maison. Je ne sais pas pourquoi, mais les anciens propriétaires ne les ont pas récupérées. Alors je me dis que ça ne me coûte rien d’y jeter un œil. A vrai dire, je cherche toutes les distractions possibles pour ne plus penser à mon ancienne maison. Alors quoi de mieux que de se concentrer sur la nouvelle ? En montant l’escalier qui mène au grenier, je remarque que la porte est ajourée en bas, ce qui laisse passer un petit rayon lumineux.
En entrant, je découvre un endroit qui ressemble à tout sauf à un grenier sombre et lugubre, comme on peut le voir dans les films. Il y a un parquet ancien au sol, des rideaux aux fenêtres, un canapé plutôt vieillot et plein de cartons et boîtes de tous genres qui s’accumulent dans tous les coins. Comme ma montre n’affiche que 16 heures, je me dis que j’ai largement le temps de chercher la photo, parmi toutes ces affaires. Alors je lance ma playlist et je commence mes recherches : les premiers cartons sont remplis de vielles cassettes presque toutes vierges, ceux derrière le canapé ne sont pas plus palpitants, je n’y trouve que des bouquins et des bibelots recouverts de poussière. Au bout d’à peu près une demi-heure de recherche, quand j’entends à nouveau sonner les accords de Hotel California dans mes oreilles, je me dis que la fin de ma playlist m’annonce que j’ai passé assez de temps dans ce grenier. Mais au moment où je m’approche de la porte, je la vois. Posée au-dessus d’une pile de boîtes à chaussures, j’aperçois cette photo qui, je ne sais pas pourquoi, avait autant attiré mon attention. Peut-être parce qu’elle montrait une famille unie, ce que je n’aurai sûrement jamais plus. Rien que l’idée de penser au déménagement me sert la gorge. Je saisi alors le cadre pour le regarder de plus près. J’observe attentivement ces inconnus que je ne connais pas, mais qui me semblent tellement familiers. Au centre, il y a une petite fille, elle doit avoir entre huit et dix ans, elle porte une jolie robe rose assez rétro et ses cheveux blonds sont coiffés en deux petites tresses, chacune ornée d’un petit flot. A sa droite, il y a un petit garçon. Lui est plus jeune, il doit avoir environ six ans, il est habillé élégamment avec une chemise bleue et un nœud papillon assortis. Une mèche rebelle de cheveux tombe sur son front, et sa couleur brune donne de la vie à la photo qui semble figée dans le temps. A la gauche de la fillette blonde, se trouve une autre fille qui a l’air plus âgée, je dirais douze ans. Elle porte une chemise blanche. Ses longs cheveux bruns, semblables à ceux du petit garçon, retombent sur ses épaules. Sur son nez sont posées de petites lunettes rondes qui habillent son visage. Derrière ces trois enfants qui me semblent à première vue être des frères et sœurs, se tiennent debout deux adultes, qui -je le devine- sont leurs parents. La mère qui est placée à gauche, ressemble à la fillette de gauche. Elle porte une robe blanche et ses cheveux brun foncé sont attachés en chignon. Le père à droite, lui, ressemble au petit garçon, bien qu’il soit bien plus grand, il doit faire environ un mètre quatre-vingt-dix. Il porte une chemise bleue avec une cravate. Il n’a pas de cheveux, mais sa barbe brune est semblable aux cheveux de son fils. Ils semblent tous heureux, affichant de jolis sourires. Ce qui attire le plus mon attention, c’est la différence de couleur de cheveux de la petite fille au centre et l’étoile, qui se trouve tout en haut, à droite de l’image. Ce n’est pas une étoile réaliste, on dirait même qu’elle a été rajoutée à la main, et c’est sûrement le dessin d’un enfant vu sa forme. Je me demande pourquoi ils ont dessiné une étoile, et surtout je me demande qui sont ces gens qui ont l’air si heureux sur cette photo. Ma montre affiche presque 17h mais mon envie d’en apprendre plus sur cette famille me pousse à fouiller d’avantage le grenier.
En ouvrant la boîte à chaussures qui se trouvait sous le cadre-photo, je découvre à l’intérieur une multitude de papiers en tous genres : des dessins, des petits mots, des lettres, des photos, et tout au fond, je trouve un petit carnet. Quand je l’ouvre, il ne me faut pas longtemps pour comprendre qu’il s’agit d’un journal intime. La première page annonce « Journal de bord d’une emmerdeuse », très classe ! Il est réparti en plusieurs chapitres. Je commence à lire les premières pages de l’introduction et je découvre, que c’est la petite fille du milieu, qui est l’autrice de ce journal. Elle s’appelle Sophie et à l’heure où elle écrit, elle a seize ans. C’est la cadette de sa fratrie, coincée entre sa grande sœur Octavie et son petit frère Eugène. En feuilletant quelques pages, j’apprends que cette maison, dans laquelle je me trouve, est sa maison d’enfance, qu’elle a deux chats, qu’elle est scolarisée dans l’école du village, qu’elle est fan de Sheila et qu’elle rêve d’avoir la même combinaison que celle de l’album King of The World (un peu ringard). J’apprends qu’elle aime Coluche, qu’elle place La guerre des étoiles dans son top trois de films préférés et qu’elle a un pantalon à « pattes d’eph », bleu clair, qu’elle rêve de porter toute sa vie. Dans le dernier paragraphe que je lis, je comprends qu’elle parle d’une certaine Janelle, mais je ne prends pas le temps de chercher à savoir qui c’est, j’ai trop envie de découvrir ce qui se cache dans les autres boîtes. Je commence par une boîte rouge, sur laquelle il est écrit, à la main « ne pas ouvrir », évidemment, je l’ouvre. Je découvre une autre multitude de papiers : un passeport, encore des photos, des tickets de cinéma, des cassettes et au fond, un autre carnet sur lequel est collé le chiffre « 1 », découpé dans de la feutrine. En ouvrant les autres boîtes, le schéma se répète : les lettres, les cassettes, les photos et les carnets s’empilent. Quand j’ai fini d’ouvrir toutes ces boîtes, je me retrouve avec six carnets, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ils ne sont pas numérotés de zéro à six, non. Le premier ne comporte aucun numéro, le deuxième un « 1 », le troisième un « 1 » aussi, le quatrième un « 6 », le cinquième un « 6 » et le dernier un « 3 ». En les regardant d’un peu plus près, je remarque que sur la tranche de chacun des journaux, un petit numéro est gravé. Suite à cette découverte, comme un petit garçon lors de sa première chasse aux œufs, je me surprends à être excité par ce petit jeu. Je remets les carnets dans l’ordre et j’obtiens la suite : 6 ; 1 ; 1 ; 6 ; 3. J’en déduis que le premier carné représente un zéro, ce qui donne 0 ; 6 ; 1 ; 1 ; 6 ; 3. Ça m’a tout l’air de ressembler à une date de naissance et vu l’âge que doivent avoir les photos, je pense que c’est celle de Sophie. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, elle a environ soixante-deux ans, ce qui nous fait quarante-six ans d’écart. C’est peut-être elle qui a déménagé, mais je ne comprends pas pourquoi elle n’a pas emporté tous ces souvenirs.
Quand je regarde ma montre, elle affiche 19h, je n’ai pas vu le temps passer. Je me décide enfin à redescendre, je commence à avoir faim. Mon père ne rentre pas ce soir, c’est devenu une habitude. Il part travailler tôt, et il rentre tard. Résultat, on ne communique que par téléphone. Aujourd’hui on est jeudi, ce qui veut dire que demain je vais chez ma mère, qui elle, est un peu plus présente. Depuis notre déménagement, elle est tout le temps là quand je rentre des cours, elle travaille en distanciel, donc c’est plus simple. On a nos petits rituels et on prend nos marques petit à petit. Je crois que finalement, j’arriverai peut-être un jour à me faire à cette vie. Enfin j’espère.
***
Aujourd’hui je n’ai pas cours, c’est toujours comme ça les vendredis. Pourtant aujourd’hui, pas de grasse matinée, je n’ai qu’une envie : en apprendre plus sur cette mystérieuse fille qui a vécu derrière ces murs. Après avoir petit déjeuné, je monte dans le grenier. Je ne sais pas pourquoi, mais cet endroit a quelque chose de réconfortant. Je m’installe confortablement sur le canapé, pour continuer ma lecture du chapitre n°1, je zappe l’intro. Je lis à voix haute, ça m’aide à me concentrer :
« Aujourd’hui nous sommes le samedi 23 novembre et il est actuellement 13h46. Il faut que je vous dise, en allant chercher le pain l’autre jour, je suis passée devant la maison de Marcel et en regardant vers sa fenêtre, je l’ai vu! Il était assis sur le rebord et jouait de la guitare. Il était tellement beau, décidément je n’arrive plus à m’arrêter de penser à lui»
Qui est ce Marcel, dont -elle parle ? Dans tous les cas, elle a l’air de l’apprécier. J’essaye d’en apprendre un peu plus sur lui dans la demi-heure qui suit, mais rien. Il n’est mentionné que deux ou trois fois au détour d’une phrase. Au bout d’un moment j’en ai marre, alors je décide de reprendre l’introduction là où je m’étais arrêté. Je regrette vite, parce que je n’avais pas prévu de pleurer. En lisant ce paragraphe, je comprends qui est Janelle. C’est, ou plutôt c’était, la sœur jumelle de Sophie. Celle-ci est morte avant de naître. Je comprends que c’est elle l’étoile sur la photo. Sophie est née quand ses parents habitaient encore en ville. Seulement quelques mois après sa naissance ils ont déménagé ici. Ils avaient prévu l’arrivée de deux bébés, alors ils ont acheté une grande maison. Son père était menuisier, alors il s’est acheté un petit local, un peu plus bas dans la rue qui plus tard, est devenu son magasin. Sa mère, elle, a décroché un poste dans l’école du village. Au fur et à mesure que je lis, j’ai l’impression que c’est à moi, personnellement, que Sophie parle. Elle m’explique, que malgré ce que l’on pourrait croire, quelqu’un que l’on n’a jamais réellement connu, peut nous manquer. Qu’elle a toujours eu l’impression qu’il lui manquait une partie d’elle. Qu’elle s’est toujours sentie seule, comme incomprise, puisque la seule qui aurait pu la comprendre, n’était plus là. Que c’est assez stupide, quand on y pense, mais que cette petite fille blonde, parmi tous ces gens aux cheveux bruns, a toujours eu l’impression de ne pas vraiment appartenir à cette famille. En lisant ces mots, je me reconnais un peu. Parce que moi, je n’ai jamais eu de frères et sœurs, alors cette solitude, malgré le fait d’être entouré, je la comprends. Je me rends compte qu’elle et moi avons plus de points communs que je ne le pensais.
Avant de partir chez ma mère, j’emporte la première boîte à chaussures du grenier, pour continuer ma lecture et regarder plus attentivement ce qui se trouve dedans. En arrivant dans la maison, ma mère m’aide à monter mes affaires. Ensuite elle s’en va, pour me laisser organiser mon espace. En sortant de la pièce, elle passe une main dans mes cheveux, ce simple geste et le regard doux qu’elle m’adresse, suffisent à m’apaiser. Une fois seul, dans cette petite pièce, je commence à réfléchir. Je me dis que cette chambre n’est peut-être pas celle dans laquelle j’ai toujours vécu, mais ça n’empêche pas qu’elle puisse être confortable. Je commence alors à disposer mes meubles comme je le sens et à déballer mes cartons. Après 2h de travail, cette pièce ressemble enfin à quelque chose. Je m’allonge sur le sol, comme j’ai l’habitude de le faire, je ne sais pas pourquoi, mais cette position a quelque chose de réconfortant. Une fois sur le dos, j’admire le plafond tout blanc, qui se dresse au-dessus de moi. Je me sens plutôt bien, je me sens chez moi. En me répétant cette phrase dans ma tête, je me dis, que ce ne sont peut-être pas les éléments matériels qui font qu’on se sent chez soi. C’est peut-être seulement les gens qui nous entourent qui nous font nous sentir chez nous. Sur cette sage parole, je descends pour m’installer sur le canapé, comme on a pris l’habitude de le faire avec ma mère. Quand ma chambre était encore en travaux mais que le reste de la maison avait fini d’être rénové, je venais tous les vendredis soirs. On avait pris l’habitude de manger des nouilles chinoises, en regardant notre série et ensuite vers 22h, je rentrais chez mon père. Ce soir, en plus des nouilles et de la série, je vais pouvoir dormir ici.
Quand je regarde mon radio-réveil, il affiche 2h48. Je n’arrive pas à dormir. J’ai tout essayé, rien à faire, mes yeux ne veulent pas se fermer. Foutu pour foutu, je me dis qu’à rester éveillé, autant faire autre chose qu’attendre patiemment que le sommeil arrive. J’allume ma lampe de chevet et je sors la boîte à chaussures, qui se trouve sous mon lit. En l’ouvrant, la première chose que j’en sors est une petite enveloppe ornée d’un autocollant qui représente un pissenlit. Quand j’ouvre cette enveloppe, il me faut peu de temps pour comprendre qu’il s’agit d’une lettre, en lisant « Ma chère Sophie ». Je continue alors ma lecture, impatient de savoir qui lui écrit.
« Ma chère Sophie, il me tarde de te revoir, pour pouvoir te murmurer à l’oreille que tu es l’ange qui égaye chaque soir, car personne n’a de pareille capacité, qu’avec un regard suffit à m’émouvoir.
Ma chère Sophie, je voudrais éternellement pouvoir te crier que sans toi dans ma vie, je ne perçois pas l’intérêt, de rester de façon indéfinie, éveillé.
Ma chère Sophie tu es, je te le dis, la seule qui grâce à ta simple présence, réussit à faire battre mon cœur de façon si intense.
Ma chère Sophie, je ne vois rien de plus beau à regarder que tes cheveux blonds qui tels des étoiles te font briller, que tes yeux verts si profonds qu’ils me font vriller, que tes mains si douces qu’elles me font vibrer et que ce parfum si toi qui fait mon cœur chavirer.
Ma chère Sophie, je voulais simplement, voir tes joues rougies pas par le temps mais par ce petit poème, qui subtilement veut que je te dise maintenant, que je t’aime.
M.P »
M.P ? Qui peut bien être ce certain M.P ? Peut-être le Marcel dont elle parlait dans son carnet ? Dans tous les cas, peu importe qui a écrit ce poème, il sait y faire. En fouillant dans la boîte je trouve la photo d’un jeune garçon, qui confirme ma supposition, puisqu’au dos y est inscrit le nom « Marcel Pinot », accompagné de la date du 3 février 1980. Marcel porte une chemise à carreaux, un pantalon qui fait très classe et des bretelles qui le font encore plus. Sur son front, deux mèches de ses cheveux bruns bouclés se battent en duel. C’est bizarre à dire mais le mouvement de ses cheveux et les taches de rousseur qui recouvrent ses joues le rendent encore plus « réel ». Ce n’est pas juste le personnage d’une histoire, il existe réellement. Face à cette pensée, s’en suit une autre : Sophie écrit pour une raison, mais laquelle ? Est-ce qu’elle écrit pour se souvenir de tout ça ? Est-ce qu’elle écrit pour quelqu’un en particulier ? Ou est ce qu’elle écrit pour qu’un jour quelqu’un comme moi découvre son histoire ? Cette question fait monter ma curiosité. Dans la boîte, je trouve deux cassettes sur lesquelles sont écrit respectivement les mots « Pour ma Sophie » et « Pour Marcel ». Il faut que je trouve comment les écouter. Je me lève pour aller fouiller dans les cartons qui sont juste à l’entrée de ma chambre, ce sont ceux que je veux monter au grenier. Un jour avec mon père, quand on regardait Stranger Things, il m’avait dit que lui aussi avait un walkman, comme celui que l’on voit dans la série. Je trouvais ça très vintage comme gadget, alors il me l’avait donné. Je me souviens qu’on avait débattu des heures, parce qu’il trouvait ça stupide de le poser sur une étagère, à prendre la poussière, juste pour faire joli. Alors pour lui faire plaisir, je portais le walkman sur moi quand on regardait notre série. Encore une chose qu’on faisait ensemble, avant. Enfin bref, en cherchant dans ces cartons je tombe effectivement sur le walkman. Après avoir passé 5min à chercher comment ça fonctionnait et dans quel sens mettre la cassette, je peux enfin écouter ce qui se trouve dessus. Ce sont des playlists. Je devine que Marcel est fan de musiques américaines, parce que dans la cassette portant le titre « Pour ma Sophie » s’accumulent des chansons comme : Every Breath You Take, I’m Still Standing, Boys Don’t Cry, Beat It, Still Loving You et The Final Countdown. Je me surprends à avoir les mêmes musiques dans ma playlist. Lui comme moi sommes fans de The Clash et U2. Je trouve ça plutôt cool, ça me rapproche un peu de cet inconnu dont je ne connais presque rien. Tout au contraire dans la playlist « Pour Marcel » se trouve une série de chansons qui ne sont pas trop mon style. Je l’écoute quand même, pour voir. C’est alors que les titres les plus connus de Sheila, Blondie, Mylène Farmer et France Gall retentissent dans mes oreilles. Je commence un peu à plaindre ce pauvre Marcel…
***
Vers 5h du matin je réussis enfin à fermer l’œil. Le reste de la semaine, je passe mes nuits à lire le carnet de Sophie et à écouter les compos qui sont sur les cassettes. Vendredi matin, je n’ai qu’une envie, aussi bizarre soit-elle : rentrer chez mon père, pour pouvoir commencer le deuxième carnet. Et c’est ce que je fais. Dès que j’entre dans la maison, je dépose ma valise dans ma chambre, avant de me diriger vers le grenier. Mon père n’est pas là, comme d’habitude. Je m’installe alors confortablement sur le canapé du grenier et je commence à lire. Dans l’intro aucune trace de Marcel. Mais ça change vite, quand je lis le titre du chapitre 1 : « Ma première rencontre avec Marcel ». C’est plutôt explicite. Je devine que je vais enfin savoir comment ils se sont rencontrés, et je ne sais pas pourquoi, mais tout à coup je suis surexcité, comme à la fin d’un livre quand on découvre le dénouement. Pourtant, je relis la première phrase trois fois avant le la comprendre, les rayons du soleil sont plus bas et ils m’aveuglent, à tel point que je n’arrive pas à rester les yeux ouverts. L’idée me vient alors de descendre dans le jardin, pour continuer ma lecture. Il doit faire moins chaud à cette heure-ci. C’est l’un des points positifs du déménagement à la campagne : maintenant j’ai un jardin. Quand j’ouvre la vieille porte en bois qui se dresse devant moi, un vent frais s’engouffre dans le salon. Je m’installe directement dans l’herbe pour admirer la vue. Devant moi se dresse la vallée. Des moutons sont en train de brouter dans un champ, un tracteur finit de labourer dans un autre et au loin la forêt, colorée par l’arrivée du printemps, ressemble à celles que l’on voit dans les contes de fées. La chaleur du soleil réchauffe mes joues refroidies par le vent. Je me sens détendu. Avant, je n’aimais pas la solitude. Maintenant, elle fait partie de mon quotidien, et malgré ce que l’on pourrait croire, le silence fait parfois du bien, il aide à réfléchir. C’est la chose que j’ai le plus fait depuis que je suis à la campagne, réfléchir. C’est vrai que c’est différent de ce que j’ai toujours connu, mais pour autant ça n’a rien de négatif. Ce changement d’air commence finalement à me faire du bien. Apaisé, je reprends ma lecture, là où je m’étais arrêté, dans le calme.
***
Allongé dans mon lit, j’ai presque terminé le 6ème carnet. Ça va faire seulement un mois, que j’ai découvert les boîtes à chaussures, dans le grenier de mon père, pourtant, j’ai déjà fait le tour de chacune d’entre elles une centaine de fois. Les souvenirs que j’ai trouvés dans ces boîtes, m’ont aidé à passer le temps, à me sentir moins seul. Ils m’ont aidé à apprécier mon nouveau village, mes nouvelles maisons, ma nouvelle vie. Grâce à eux, je me suis construit un nouveau chez moi. Quand je tourne la page, après avoir fini le dernier chapitre, un joli titre écrit à l’encre rouge m’annonce la « conclusion ». Au même moment, ma mère m’appelle pour vider le lave-vaisselle. Quand je descends, elle est assise au bar de la cuisine, en train de signer des papiers. Lorsque j’ai fini de ranger la vaisselle, ma mère sort de la pièce. Curieux je jette un œil aux papiers qu’elle était en train de remplir. Ce sont les papiers de l’emprunt, pour l’achat de la maison, chaque mois elle doit verser une certaine somme d’argent, jusqu’à avoir payé la maison dans sa totalité. Mes yeux dévalent la feuille, avant de s’arrêter net. Mon visage s’éclaire, en lisant « nom d’usage de l’ancien propriétaire : Marcel Pinot ». J’habite dans la maison d’enfance de Marcel ! Cette simple pensée fait se répandre un frisson dans tout mon corps. Je ne crois pas au destin, mais là, tout de suite, j’ai l’impression que l’histoire a été écrite comme ça. Comme par hasard, j’habite dans leurs deux maisons respectives ! J’ai envie d’en apprendre encore plus sur ces deux personnes qui sont devenues plus que des inconnus à mes yeux ! Réjoui par la nouvelle que je viens d’apprendre, je me précipite pour aller chercher ma mère. Elle sait peut-être où je peux trouver Marcel et Sophie !
Assis dans l’herbe face à Sophie et Marcel, je repense aux heures que j’ai passées, à suivre leur histoire. A me réjouir de chaque nouvelle interaction qu’ils avaient, à écouter les playlists qu’ils ont créées l’un pour l’autre. A tous leurs souvenirs qu’ils ont, sans aucune raison, laissés derrière eux. Marcel et Sophie sont mariés, ils se sont rencontrés ici, et ne sont jamais partis. Aucun d’eux ne voulait abandonner la maison dans laquelle il a grandi, alors ils ont emménagé dans celle de Sophie, tout en conservant celle de Marcel. Ils n’ont jamais eu d’enfant mais leur vie était bien remplie : Marcel est devenu fleuriste et a ouvert sa boutique, Sophie l’aidait, quand elle n’était pas en train de donner des cours de piano aux enfants du village. Malheureusement, il y a deux ans, Sophie nous a quitté des suites d’un cancer. Marcel trouvait la maison trop vide sans elle, alors il est retourné dans celle où il avait grandi. Et il y a 6 mois, lui aussi est parti, laissant derrière lui ces souvenirs et ces deux maisons, que mes parents ont achetées. Assis face à ces deux pierres gravées, je ne sais pas quoi penser. Je sors alors le dernier carnet, et je place mes écouteurs dans mes oreilles, avant de lancer ma playlist. La chanson Reckoning Song d’Asaf Avidan, résonne dans mes oreilles. Elle ne pourrait pas mieux résumer, les mots que je lis. Cette conclusion, contrairement à ce que je pensais, ne s’adresse pas à quelqu’un en particulier. Sophie écrit :
«A toi, cher lecteur, qui que tu sois, je te dis merci. J’ai toujours eu extrêmement peur d’oublier. Quand j’avais 16 ans, mon père a été diagnostiqué atteint de la maladie d’Alzheimer, et durant l’année qui a suivi, il a petit à petit commencé à oublier les détails de sa vie, mais surtout, le nom de sa petite fille … Alors par peur, ou peut-être dans l’espoir qu’à part lui, personne ne m’oublie, j’ai commencé à écrire. Merci, car grâce à toi mon nom résonnera encore. Aujourd’hui, du haut de mes 22 ans, je ne vois plus l’intérêt d’écrire, parce que j’ai compris, et il était temps, que du moment que mon nom résonne dans l’esprit d’une seule personne, si c’est la bonne, alors cela me suffit. Oui je parle de toi Marcel, et si tu lis cela, ne t’avise pas d’utiliser ces paroles contre moi. Aujourd’hui j’ai compris que les souvenirs sont la plus belle chose que l’on possède, parce qu’ils nous font nous sentir nostalgiques. Et c’est une chance de se sentir nostalgique. Alors toi qui lis ces mots, commence à écrire ta propre histoire, pour qu’un jour tu puisses te souvenir de ce moment que tu as passé, de ce vêtement que tu as porté ou juste de ce sentiment que tu as un jour ressenti.
Sophie»
Je m’appelle Elias et dans deux jours ça va faire 16 ans, que je suis sur cette terre. On m’a souvent répété, que tout le monde avait une histoire. Un récit, qui raconte sa vie, en énumérant les grandes épreuves qu’il a traversées. Si je devais vous raconter mon histoire aujourd’hui, je commencerais par vous dire que celle-ci ne fait que commencer. Que parfois, tout ne se passe pas comme on l’avait imaginé. Mais que les épreuves que l’on vit sont toutes là pour nous rappeler quelque chose. La mienne, pour me rappeler que le changement n’a rien de négatif. Que l’on sera amené à rencontrer beaucoup de gens et qu’on devra en quitter certains. Que l’on découvrira beaucoup de lieux et qu’on devra, peut-être, en abandonner aussi. Que bien souvent, la seule chose que l’on peut faire, pour que le monde semble plus beau, c’est prendre du recul. Je vous dirais que dans la vie, il faut oser, parce que l’inconnu c’est l’opportunité de découvrir, de recommencer. Mais surtout, je vous dirais, que si un jour vous êtes amené, à être nostalgique, d’un lieu où vous avez grandi, d’une personne que vous avez aimée ou d’un moment que vous chérissez encore aujourd’hui, dites-vous, que c’est sûrement, l’un des plus beaux sentiments, que vous pouvez ressentir. Parce que les souvenirs sont les plus belles choses qu’ils soient, ils ne vous rappellent pas ce que vous avez perdu, mais ce que vous avez, un jour, eu la chance d’avoir.
Louison Omhover
