Il était une fois...

Les veines de la Terre

La nuit, la ville dégageait un souffle malade.


Sous les réverbères tremblants, l’air semblait filtré à travers un voile de suie. Gailith avançait, le pas lourd, les tempes battantes. Chaque jour, elle rentrait plus pâle, plus vide. Les gens, autour d’elle, avaient la même pâleur cireuse ; une race d’ombres qui se trainaient dans le métro, les yeux creux, les veines bleues comme des rivières asséchées.
On parlait d’une épidémie, d’un « syndrome du manque de soleil ». Les journaux publiaient des conseils absurdes : boire plus d’eau, s’exposer à la lumière artificielle des écrans thérapeutiques. Gailith, architecte pour une grande firme, dessinait des tours de verre où la lumière ne pénétrait jamais. La nuit, pourtant, elle rêvait de collines dorées, d’un vent chargé d’odeur de foin, d’une maison qu’elle n’avait jamais vue. Dans ses songes, quelqu’un l’appelait : « Reviens ».
Un matin, au milieu d’un chantier, son téléphone sonna. Une voix monocorde lui annonça la mort d’une grande
tante dont elle ignorait l’existence.


« Vous êtes sa dernière héritière, mademoiselle Varennes. Elle vous laisse une propriété dans le Jura. »
Un silence, puis presque comme un soupir, du vent dans l’écouteur :
« Revenez chez vous. »


Gailith, épuisée, prit cela pour un signe. Elle quitta la ville.
Le train s’enfonça dans les vallées, laissant derrière lui la rumeur du bitume. A mesure que les tours s’éloignaient, quelque chose en elle se déliait. Le ciel, ici, avait une épaisseur vivante ; l’air, une densité presque légère. Le manoir de sa grande tante, perché sur une colline, semblait attendre depuis des siècles. La façade portait la marque de pluies incessantes et du temps. Un figuier déployait ses bras tordus le long du mur. Quand elle posa la main sur la pierre du seuil, un frisson la traversa : la matière vibrait doucement, comme une peau tiède.
Les habitants du village l’accueillirent avec des sourires méfiants.
« Vous êtes de la famille Varennes, alors ? murmura la boulangère. On disait que la maison était … singulière.
-Singulière ?

-Ici, on évite d’y monter la nuit. Le sol n’y dort pas »

La nuit, justement, Gailith eut du mal à trouver le sommeil. Sous la fenêtre, elle entendait des bruits ténus, comme des racines qui bougent. Le vent, croyait-elle. Mais parfois, dans le silence de la nuit, son nom se formait distinctement : « Gailith… »
Le lendemain, elle explora la demeure. Dans le grenier, elle trouva une malle en cuir remplie de lettres anciennes,
liées d’un ruban rouge sang.
« Nous, les gardiens du sang de la terre, écrivait son aïeul, nous vivons du flux vivant qui monte du sol. Ce que d’autres appellent le sang des hommes, nous le tirons des bêtes, des racines, des sèves et des nuits »
Une phrase, tracée d’une main tremblante, la glaça :
« Le monde urbain a rompu la chaîne. Là-bas, nos frères se sont détachés de la terre : ils boivent le sang des foules. »
Gailith referma la lettre, le cœur battant. Était ce une métaphore ? Une folie ancienne ? Pourtant, depuis qu’elle dormait ici, sa peau reprenait couleur. Ses rêves, plus denses, avaient la texture du réel. Elle entendait parfois, dans son sommeil, le battement profond d’un cœur immense sous la colline.
Une semaine plus tard, alors qu’elle se promenait au crépuscule, elle vit une silhouette au bord du champ. Un homme, vêtu de sombre, la fixait avec une intensité presque douloureuse.


« Vous êtes revenue, dit-il d’une voix peu perceptible.
-Vous me connaissez ?
-Je vous ai vue dans la ville. Vous ne le saviez pas, mais vous étiez suivie depuis longtemps. »
Il s’avança, et Gailith distingua ses traits pâles, presque translucides et ses yeux d’un gris métallique.
« Qui êtes-vous ?
-Un exilé, comme vous. La ville me consume, mais je ne peux m’en détacher. »
Il sourit, triste.
« Nous buvons ce qu’elle offre : la fatigue des hommes, leur chaleur, leur épuisement. Nous sommes les rejetons de la pierre et du verre. »
Gailith recula, son cœur semblant lui transpercer la poitrine et lui couper le souffle.
«  Vous êtes un …vampire ?

-Un mot ancien, pour une maladie moderne. Nous ne supportons plus la terre, ni le soleil. Nous avons besoin de tumulte, du flux électrique, de béton. »


Il pencha la tête.
«  Mais votre sang est différent. Il a la mémoire du sol, il conserve l’héritage céleste. Vous êtes celle qui peut rouvrir les veines de la terre. »
La nuit tomba d’un coup. Derrière l’homme, la brume s’épaississait. Des silhouettes se dessinaient dans le brouillard, hautes, maigres, vacillantes et vaporeuses comme des statues de cendres.
« Ils arrivent, dit-il, ceux qui ne veulent plus mourir. Ils ont senti votre présence. »


Gailith courut jusqu’à la maison. Le vent hurlait à travers les poutres. Le sol vibrait, lourd d’un battement profond. Elle descendit à la cave, trouva une trappe qu’elle n’avait pas encore remarquée. En dessous, un escalier de pierre s’enfonçait dans la terre. L’air y était chaud, humide, saturé d’odeur de racines. Au fond, une salle voûtée s’ouvrait, éclairée par une clarté rougeâtre qui semblait émaner du sol lui-même. Des veines de lumières couraient à travers la roche, comme un réseau vivant. Gailith posa la main sur la pierre et le battement devient le sien. Elle comprit : la terre était un corps, immense, qui saignait encore sous les morsures du béton.
La voix de son aïeule résonna dans sa tête : « Si la terre meurt, les veines de la terre se vident. C’est à nous d’entretenir le flux, même si le prix en est notre propre sang. »
Un bruit se manifesta derrière elle. L’homme du champ descendait les marches, suivi des silhouettes grises.
«  Ils n’attendront plus, dit-il. Donne leur ton sang, et tu les sauveras.
-Ou je rends leur sang à la terre, murmura-t-elle. »
Le premier des vampires s’approcha. Sa bouche était une plaie fine, ses yeux des puits sans fond, son corps un dépôt d’os. Gailith leva la main. Les veines rouges du sol s’illuminèrent, irradiant dans l’air comme des éclairs de sève. Une chaleur monta en elle, douloureuse et douce à la fois. Elle sentit le flux du monde couler en elle, la remplir, la déborder.
Les vampires reculèrent, hurlant. La lumière envahit la cave. Le sang de la terre jaillit des fissures, mêlé à celui
de Gailith. Les racines s’enroulèrent autour des êtres blafards, les attirant dans le sol. La pierre vibra jusqu’à délivrer une lumière éblouissante puis, le silence s’abattit, pesant sur elle.
Lorsqu’elle se réveilla, le jour pointait. Dans le champ, la brume se dissipait, révélant des traces étranges dans la terre, comme si des corps y avaient été absorbés. Gailih sortit, les jambes tremblantes. Sa peau luisait d’une pâleur neuve, mais ses yeux brillaient d’une clarté verte, presque végétale.

Elle comprit qu’elle n’était plus tout à fait humaine. Son cœur battait au rythme du vent dans les arbres. Quand elle fermait les yeux, elle entendait le monde respirer. Les habitants du village remarquèrent qu’à présent, les plantes poussaient plus vite dans les alentours. Mais ils évitaient le coteau au crépuscule : on disait qu’une
femme y marchait pieds nus, parlant à la terre comme à une amante.
Des mois plus tard, Gailith revint un instant en ville. Les tours semblaient plus ternes, la lumière plus malade encore. Les gens marchaient plus lentement, comme engourdis. Elle sentit la faim monter en elle, une faim ancienne, non pour le sang, mais pour la sève perdue du monde. Elle toucha un mur : la pierre suintait d’une fatigue mélancolique.
Un passant s’effondra à ses pieds. Sans réfléchir, elle posa la main sur son front. Une chaleur circula de son cœur à celui de l’homme, qui rouvrit les yeux. Au moment où elle retira sa main de son corps, elle découvrit une veine verte qui courait sur sa propre peau. Elle comprit qu’elle n’était ni sauvée ni damnée. Elle était le pont. Le monde avait besoin d’elle autant qu’elle, de lui.
Cette nuit-là, sur les toits de la ville, Gailith regarda la lueur des lampadaires se mêler au souffle des nuages. Elle sentit le battement des deux sangs, celui de la ville et du béton et celui de la terre et de la campagne se confondre en elle.
Désormais, chaque fois qu’un arbre perce le bitume, qu’une herbe pousse entre deux pavés, c’est son œuvre, son souffle. Elle œuvre pour que, comme elle, avant cela, les enfants et la terre retrouvent un peu de nature autour d’eux.
La ville n’est plus destinée à vivre.
Mais parfois, dans les égouts, on entend un murmure : « Le sang de la terre coule encore… »
Comme si Gailith pouvait grâce à sa nature de vampire rural sauver les êtres de la même espèce, qui ont dérivé du chemin de la terre.
Et ceux qui croisent, au détour d’une ruelle, une femme aux yeux d’émeraude, disent qu’elle les regarde comme une mère ou comme une prédatrice ; une femme qui veut protéger les enfants de la terre, ses enfants ou condamner les résistants qui luttent pour un changement plus durable.

Par Chiara METRA

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