Hey ! Je sais que je te délaisse de plus en plus en ce moment, mais je ne ressens plus le besoin de tout te confier comme j’ai pu le faire par le passé. Pourtant, cette histoire là, impossible de la garder pour moi. Elle est bien trop émouvante !
Ça fait si longtemps que je ne t’ai pas écrit que tu dois être la seule « personne » à qui je n’ai jamais parlé de ma meilleure amie Mallory. Heureusement que tu n’es pas vivant d’ailleurs, car tu n’en pourrais plus. Depuis que je la connais, je n’ai plus que son nom à la bouche !
Bref, Mallory est arrivée dans mon lycée en septembre. Dans notre établissement de moins de 300 élèves, où les nouveaux sont rares, son arrivée a aussitôt fait sensation. Pendant des semaines, on ne parla plus que d’elle. Le jour où elle apparut enfin, nous la dévisageâmes comme un lion derrière les barreaux d’un zoo.
Elle était aussi maigre que j’étais élancée.
Aussi petite que j’étais grande.
Elle donnait l’impression d’être un croquis inachevé, une esquisse qui ne serait jamais dessinée. Son corps était avalé par ses vêtements trop larges et trop pâles, comme si même les couleurs hésitaient à s’accrocher à elle. Le dos vouté, ses habits semblaient la porter plus qu’elle ne les portait. Moi, je me tenais droite, consciente de l’harmonie de mes courbes et de la force qu’elles imposaient.
Quand elle marchait, ses pas hésitaient, comme si elle craignait de blesser le sol. Moi, mes bottes hautes et brillantes comme du jais, claquaient avec assurance. Ses cheveux trop clairs et trop fins, retombaient en un voile triste devant son visage, qu’elle cherchait à cacher. Tandis que mes boucles chocolat dessinées avec soin encadraient le mien avec perfection.
Ses yeux gris, tristes et voilés de fatigue, ne croisaient jamais un regard. Les miens, grands bruns et poudrés d’un vert vif, regardaient les gens avec franchise.
Elle évitait les regards. J’aimais les attirer.
Elle semblait s’excuser d’exister. J’occupais l’espace sans efforts.
Quand elle se tenait à côté de moi, sa fragilité rendait ma posture encore plus droite, ma confiance encore plus éclatante. Alors je décidais de la prendre sous mon aile tant j’avais pitié d’elle.
Elle s’est très mal intégrée. J’étais sa seule amie. Elle ne parlait à personne d’autre qu’à moi et si j’avais le malheur d’adresser un seul mot à quelqu’un d’autre, elle s’en allait.
Alors petit à petit, je passais le plus clair, voire même TOUT mon temps avec elle.
En octobre, elle eut le malheur – ou le bonheur selon le point de vue – de rencontrer Kaël.
Il avait surgi au détour d’un couloir. Ses épaules étaient larges sous sa veste de cuir usée. Ses cheveux sombres retombaient en mèches indisciplinées autour de ses yeux d’un bleu acier, aussi froids que captivants. Une odeur de tabac blond l’accompagnait, renforçant l’aura dangereusement séduisante qui ne le quittait jamais.
Il marchait d’un pas rapide et assuré. Chacun de ses mouvements faisait tinter les nombreuses chaines d’or qui ornaient son cou. Il bouscula Mallory sans façon, la faisant tomber par la même occasion. Sans ralentir ni se retourner, il fronça à peine ses épais sourcils puis poursuivit sa route, la mâchoire crispée.
Je me précipitais, le cœur battant à tout rompre. La peur me tenaillait à l’idée qu’une créature si fragile ait pu être blessée par un tel impact. Heureusement, elle me rassura :
-Ce n’est rien. Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne me suis jamais blessée. Pas même un saignement de nez !
Alors, pour la première fois depuis notre rencontre, elle me regarda droit dans les yeux et me demanda :
-Il est si beau ! C’était qui ?
Ses yeux étaient parsemées d’étoiles. La pauvre fille était tombée sous le charme d’un homme qui ne
pourrait que lui arracher des larmes.
Peu à peu, Mallory s’éloigna de moi. Elle arrivait plus tard, repartait plus tôt, attirée par ce garçon sombre qui lui accordait une attention qu’elle croyait unique. Elle se rapprochait de lui, timidement, sans rien dire. Et lui, avec son sourire en coin, paraissait charmé. Il riait avec elle, lui montrait son Opinel gravé de son nom et d’une étoile maladroite. Elle se sentait privilégiée, sans comprendre qu’il répétait à tous les mêmes histoires. Moi, en revanche, je voyais clair dans son jeu : derrière ses gestes doux, son regard calculateur trahissait ses mauvaises intentions.
J’étais désarmée. Je voulais l’aider, la tirer des griffes de cette créature abominable. Pourtant, plus les jours passaient et plus je me sentais impuissante. Mallory s’éloignait de moi dans un silence presque total et j’avais beau tout tenter pour la retenir, elle continuait de s’effacer comme une silhouette dans le brouillard.
Sans elle, un étrange vide me saisissait. L’absence de sa présence fragile me déstabilisait et laissait un vide trop grand autour de moi. Ma confiance habituelle semblait vaciller sans ce regard timidement tourné vers moi. Une part de moi refusait d’admettre que sa faiblesse me manquait. Et pourtant, c’était exactement ce qui me rongeait.
En plus, comme j’avais tout misé sur Mallory en délaissant les autres filles, elles refusaient de me reprendre dans leur groupe. Elles s’étaient senties trahies et je ne pouvais même pas leur en vouloir.
Alors, le jour où elle revient vers moi pour me demander :
-Tu veux qu’on aille se promener ensemble après les cours ? Tu sais, ça fait déjà 3 mois que je suis ici et je ne connais toujours pas les environs. Tu pourrais me montrer la campagne non ?
Avant, je détestais ce coin perdu. Mon cœur rêvait de la ville et de ses rues animées. Mais depuis ma rencontre avec Kael, c’est différent : j’ai envie de découvrir ces lieux tranquilles où personne ne va, si typiques de la région.
-Mais bien sûr, m’étais-je écriée ravie.
A la fin des cours, nous quittâmes le lycée en traversant le centre du village, encore animé par le flot d’élèves qui rentraient chez eux. Sans un mot, je lui pris la main et l’entraînai vers les chemins délaissés de la nature.
À chaque détour, je lui montrais un coin secret. Un vieux puits envahi de mousse, une balançoire de bois rongée par la pluie ou encore un pommier oublié qui plombait sous son propre poids. Elle me suivait docilement, sans toutefois paraître enthousiaste.
Alors, je l’emmenai plus loin. Là où les sentiers s’effaçaient et où les arbres se rejoignaient pour former une voûte serrée et sombre, comme un refuge protégé du monde.
Derrière un épais buisson aux feuilles persistantes, je lui fis découvrir un petit espace secret. C’était un sol de terre noire, presque veloutée, que personne ne foulait jamais.
Je lui expliquai qu’ici, même le soleil n’osait venir.
Elle s’accroupit. Ses doigts effleurèrent la terre et ses yeux gris s’écarquillèrent comme si elle découvrait un trésor.
Nous restâmes là un moment et, avant de partir, Mallory fixa le sol puis m’avoua :
-Notre amitié me manque. Tu ne voudrais pas qu’on se fasse une soirée pyjama toutes les deux ? Ca pourrait être sympa, non ?
Dans la froideur de la nuit qui venait de tomber, une douce chaleur m’envahit. Ce moment inespéré venait d’arriver. Ma vie allait redevenir comme avant ! Je lui répondis par l’affirmative et lui proposai de faire ça chez moi le lendemain soir. Elle accepta et nous nous quittâmes sur cette note joyeuse.
Le lendemain, toute ma famille était en effervescence à l’idée de sa venue. Ma mère ne quittait plus son aspirateur, traquant des poussières imaginaires qui, selon elle, pourraient donner une mauvaise image d’elle. Tandis que mon père, préparait le dîner avec soin.
A 19h, on sonna à notre porte. Ma mère s’y précipita avec un immense sourire plaqué sur le visage.
Mais, en découvrant notre visiteur, ses yeux s’écarquillèrent. Sa bouche s’entrouvrit sans qu’aucun son n’en sorte et toute couleur quitta son visage figé de stupeur et de terreur.
Elle claqua la porte avant de me demander horrifiée :
-Rassure moi. Ce n’est pas elle !?
Interloquée, je gagnais l’entrée prête au pire.
C’était bien Mallory. Dans un sale état certes, mais c’était elle. Son informe doudoune blanche autrefois éclatante était désormais maculée de sang et de traînées de boue. J’étais si abasourdie, que mes mots me laissèrent seule avec les bras ballants. Heureusement pour une fois elle me devança et m’expliqua paniquée :
-Je dois être horrible à voir. Désolée si je fais peur. J’ai saigné du nez sur le trajet pour venir. Ça m’arrive très souvent et ça met toujours un temps fou à s’arrêter. Alors, j’ai paniqué et c’est ce qui m’a fait tomber dans un jardin boueux. C’est d’ailleurs aussi pour ça que je suis en retard. Excuse moi pour tout ! Je suis vraiment trop nulle comme copine.
La voyant au bord des larmes, ma mère se précipita vers elle pour la rassurer :
-Ma pauvre chérie ! ça va mieux ? T’as l’air si faible ! Bien sûr qu’on te pardonne. En plus ce genre d’accident est assez commun et peut arriver à tout le monde !
Mes parents tombèrent immédiatement sous le charme de sa douce fragilité. La soirée fut parfaite, presque magique et la nuit le fut tout autant. Le lendemain matin, elle me demanda :
-Promets moi de ne rien dire à mes parents. Je ne veux surtout pas les inquiéter.
C’était bien elle ça. Toujours si terrifiée à l’idée de déranger, qu’elle était prête à mettre sa propre vie en
danger plutôt que de causer du tort à qui que ce soit.
Je passais un dimanche si fabuleux que j’en oubliais complètement Mallory.
Le lundi matin, j’arrivais en retard. Tout le monde était déjà installé lorsque j’ouvris la porte en coup de vent. La prof de maths, qui m’aurait d’ordinaire grondée, me demanda simplement :
-Le retard, c’est à cause de Mallory qui est partie ?
Immédiatement, je sus qu’il lui était arrivé quelque chose de très grave, peut-être même d’irréparable.
Je savais qu’elle n’aurait jamais dû traîner avec Kaël !
Alors, ignorant la prof de maths, je quittai le lycée pour retrouver soit Kael et lui demander des explications, soit Mallory elle-même si elle était encore de ce monde.
Je commençais par aller chez elle. Mais évidemment, il n’y avait personne.
Je parcourus ensuite toutes les boutiques du village, dans l’espoir qu’elle y ait trouvé refuge.
Je ne trouvai ni Mallory ni Kaël. En revanche, dans la boutique d’achat revente, étaient exposées les chaînes en or dont Kaël ne se séparait jamais. Il avait dû les vendre pour obtenir de l’argent avant de fuir après son meurtre.
Pour échapper à mes pensées, je me mis à marcher.
Mes pas me menèrent sur le chemin parcouru avec Mallory quelques jours plus tôt, jusqu’à ce coin dissimulé derrière les buissons. Mais la place n’était plus la même. La terre avait été retournée, dessinant un rectangle de la taille du corps d’un homme. Et, dans cette terre encore meuble, l’écharpe de Mallory était nouée autour d’un bâton planté en son centre.
Je m’accroupis et passais le doux tissu sur mon visage. Jamais je n’aurais cru Kaël capable de cela.
Mon cœur se brisa, quand l’évidence s’imposa à moi. Pourtant, aucune larme ne vint : je refusais encore d’y croire.
Le week-end suivant, je me sentais si seule que je décidais de prendre le seul train à destination de la ville pour découvrir ce qu’avait été la vie de Mallory, avant son arrivée ici.
Une fois sur place, je me perdis dans le tumulte de cette fourmillière : foules pressées, klaxons, agitation
incessante. Le shopping ne me consola pas ; voir tous ces gens accompagnés me rappelait ma solitude.
Alors je m’achetais un croissant et partis me chercher un endroit calme au milieu de la nature qui me
manquait déjà.
Un petit square bordé d’arbres, avec quelques tables de pique-nique, s’offrit à moi. En m’avançant pour
m’asseoir, je LA vis. Elle était vivante ! Mon cœur bondit dans ma poitrine. Assise non loin de moi, elle
se coupait un morceau de fromage, entourée de sa famille qui faisait de même.
L’idée de lui faire une surprise me saisit. Alors, je me glissai derrière une rangée de buissons et rampai
jusqu’à n’être plus qu’à 2 mètres d’elle. J’allais sortir de ma cachette quand les mots de son père
m’arrêtèrent net :
– Merci ma puce, de nous permettre de revenir en ville. Ça me rend si heureux. L’obligation de partir après mon licenciement nous a brisés. Mais on était fauchés. Heureusement toi, tu as réussi je ne sais comment à gagner des milliers d’euros en quelques semaines. Je t’admire et je suis désolé pour ces mois à la campagne que tu as tant haïs.
Elle hocha la tête l’air sombre puis le regarda droit dans les yeux et dit :
– C’était si atroce que j’aurais été prête à tout pour retrouver la ville. A vraiment tout ! J’aurais même pu manipuler, mentir ou encore tuer, s’il avait fallu.
Le pire, c’est que sans ses vêtements et son maquillage de morte-vivante, elle n’avait plus rien de la petite fille fragile qu’elle avait prétendu être. Une force inquiétante émanait désormais d’elle.
Mon regard se posa sur sa main. Elle continuait de couper du comté avec un Opinel gravé d’une étoile maladroite et d’un nom masqué par ses doigts. Pourtant, je savais exactement lequel c’était.
Par Candice Lanzeroti
