Vendredi 13 juin
Cher journal,
Aujourd’hui nous sommes vendredi 13. Jour de malchance.
Si j’avais le droit à un seul vœu, je souhaiterais que maman ne m’annonce pas cette mauvaise nouvelle. Depuis, mes larmes ne cessent de couler, mes joues sont rouges, mes yeux gonflés et je suis à court de mouchoirs après avoir déjà vidé 3 paquets entiers.
Je renifle, car je n’ai pas envie de quitter Shell.
Je suis assise face à lui dans son box, sur une botte de foin, à laisser mes pensées négatives s’échapper sur ce carnet, vidant l’encre noir de mon stylo. Cet endroit est mon échappatoire, mon lieu préféré. Une fois entrée dans l’écurie, mes problèmes disparaissent, mes pensées sombres s’envolent et je passe des heures à me confier à Shell tout en le caressant.
C’est le seul avec qui je me sens comprise, écoutée et non jugée. Je lui avoue mes secrets, mes peurs, mes hontes… Depuis sa naissance, pas un jour n’est passé sans que je ne sois venu lui rendre visite. Si je n’ai pas le temps de passer le matin avant d’aller à l’école, ce qui arrive souvent car j’ai la fâcheuse habitude de louper mon réveil, je passe le voir le soir pour lui souhaiter une bonne nuit. Comme s’il sentait ma présence, il se lève dès que je traverse la porte de l’écurie. Son beau pelage blanc suscite mon désir de lui faire des câlins et sa douce crinière noire me donne envie de passer mes doigts dedans. Shell adore que je m’occupe de lui.
J’ai toujours soupçonné mes parents de ne pas comprendre le puissant lien qui me relie à Shell et mes pensées se sont confirmées lorsque ma mère m’a annoncé leur décision de déménager.
Son explication se résume en deux phrases : Papa a été muté dans une grande ville au Sud de la France. Nous quittons la campagne. Les premières paroles que j’ai prononcés après sa révélation sont les suivantes : « Peut-on emmener Shell ? ». Avec un sourire triste, elle a secoué la tête de gauche à droite avant de la baisser. Sans ajouter un mot, j’ai attrapé mon carnet et j’ai fui, me réfugiant ici, au côté de mon plus fidèle ami que j’allais devoir quitter.
Mardi 15 juillet
Cher journal,
C’est le jour J.
Vide. Voilà l’adjectif qui qualifie le mieux l’état de ma maison à cet instant précis. Les cartons et meubles sont dans le camion de déménagement, sûrement bientôt arrivés dans notre future demeure.
Mes parents vérifient une dernière fois qu’ils n’ont rien oublié, le sourire aux lèvres de partir à l’aventure dans un nouveau monde : la ville. Moi ? Je ne veux pas partir. Encore moins quitter Shell. J’ai tellement pleuré à tel point qu’il ne me reste plus une seule larme à verser.
Je suis assise au même endroit que le jour où j’ai appris cette affreuse nouvelle. La seule différence, c’est qu’il n’est plus là.
Comme tous les jours, après l’école, je suis passée rendre visite à Shell dans son box. Cependant, ce jour-là, je n’ai pas entendu le foin bouger quand j’ai pénétré dans l’écurie. Je ne parle même pas du sentiment que j’ai éprouvé lorsque mes yeux ont traversé la pièce entière et ne l’ont pas trouvé. Une partie de mon cœur s’est brisée. Je n’avais même pas pu lui dire au revoir. Je venais de perdre mon plus fidèle compagnon.
La discussion avec mes parents qui a suivi n’a pas été de tout repos, mais c’est ainsi que j’ai appris qu’un refuge était venu le chercher l’après-midi là, lorsque que j’étais encore à l’école.
Mardi 22 juillet
Cher journal,
Voilà une semaine que j’habite en ville. Ce que j’en retiens : c’est l’enfer ! Le bruit des voitures à 5h du matin, l’odeur du pétrole qui envahit mes narines, les ambulances qui résonnent à toute heure, la foule de gens dès que je mets un pied dehors. Je promets ne plus jamais me plaindre de la campagne. Un endroit calme, avec de la végétation, une bonne odeur de fleurs et une vie privée !
Mon téléphone à mes côtés, j’attends avec impatience un appel important. Croisons les doigts pour que ma demande soit acceptée.
Samedi 30 août
Cher journal,
MA DEMANDE A ETE ACCEPTEE ! La négociation avec mes parents qui a suivi a été complexe, mais ma détermination l’a remportée.
Le jour où Shell a été emmené, j’ai fait une demande auprès de mon lycée pour intégrer l’internat dès la rentrée prochaine. L’idée de continuer mes études dans un nouvel endroit, loin de mes amis me terrifiait. De plus, ne plus voir Shell tous les jours, me rendait triste un peu plus chaque minute.
Le 22 juillet, l’école m’a recontactée pour me confirmer qu’il restait une place de libre dans une des chambres et m’a envoyé les derniers papiers formels à remplir. Je suis même autorisée à rester là-bas le week-end. La joie que j’ai ressentie était tellement grande que j’en ai pleuré. Ma mère a enfin ouvert les yeux sur le lien que j’entretiens avec
Shell et me voir heureuse est la seule chose qui lui importe. Elle m’a donc donné son autorisation et j’ai l’impression de m’être rapproché d’elle, comme si le nœud qui nous relie s’est resserré un peu plus fort. Je l’ai laissée s’occuper de convaincre mon père, ce qui n’a pas été une tâche facile.
Je savais que si j’arrivais à entrer à l’internat, j’aurais la possibilité chaque soir, de passer voir Shell au refuge qui se trouve à 10 minutes à pied du lycée. J’ai attendu avec impatience que l’été se termine pour le retrouver. Et l’idée de retourner vivre dans la campagne m’a provoqué une seconde vague de bonheur.
Ma mère au volant, j’ai dû insister une bonne dizaine de fois pour qu’on passe au refuge avant de déposer mes affaires à l’internat. La partie de mon cœur brisée se recoud petit à petit et j’espère qu’il sera de nouveau
entier une fois au côté de mon compagnon.
Voyez bien que dans certains cas, un animal vaut bien plus que certaines personnes.
Mon cher Shell, je suis de retour.
Flora Bour

