Au-delà des voiles de l’être, des puissances antérieures à toute pensée persistent, étrangères jusqu’à l’idée même de regard. La conscience humaine n’est qu’une dissonance impie, une cicatrice provisoire sur l’indifférence infinie du réel.
Extrait de L’Astronomie d’un Dieu qui ne Regarde Pas ; Trawn H. Sternmera XIIIe siècle

J’écris ceci en étant sous la pression d’un stress particulièrement important, puisque ce soir je ne serai plus. J’arrive à la fin de ma réserve de morphine qui seule rend ma vie supportable. Je me jetterai par la fenêtre de ma mansarde dans la rue putride qui gît en contrebas. Car si je ne puis arrêter la chose purulente, je préfère encore mourir que la laisser me faucher.
Ne prenez pas mes écrits comme les délires du supplice d’un drogué, la réalité s’effondre autour de moi, comme une peau morte, et mes souvenirs eux-mêmes fermentent. Mais si je ne transcris pas ces horreurs maintenant, je crains qu’elles ne me rongent définitivement jusqu’à ce qu’il ne reste plus de moi qu’un murmure, un gargouillis, un son suintant dans les viscères de la bête.
Car la ville n’est plus une ville.
Et la campagne n’a jamais été une campagne.
Ce ne sont que les états successifs d’un organisme qui m’a choisi comme témoin, ou plutôt comme nourriture.

Tout commença par une vibration furtive sous les pavés, le souffle sourd d’une bête endormie. Un grondement épais, comme d’immenses viscères se frôlant dans l’ombre, qui se répercutait entre les murs et la pierre. Puis, très vite, la cadence s’accéléra, devint plus âpre, plus violente : une pulsation qui faisait frémir les canalisations, lézardait les façades et secouait mes meubles jusqu’à leur donner l’illusion d’une vie propre. Les habitants du quartier parlaient de simples travaux souterrains ; pour ma part, je savais qu’autre chose s’agitait sous nos pieds : une présence vaste, tiède, intimement troublée mais profondément dérangé.
Je marchais le long des quais obscurs de la vieille cité universitaire où je vivais. Les lampadaires diffusaient des halos vacillants, malmenés par l’haleine d’une brise tiède, et les façades gothiques semblaient se pencher vers moi, comme si elles cherchaient à surprendre mes pensées. Pourtant, ce ne furent ni l’antique architecture, ni l’ombre pesante des clochers, pas même ces ondes sourdes et malignes, qui provoquèrent ma première défaillance.
Non. Ce fut au loin brillante, une lueur bleutée : un scintillement discret, tel un phare miniature égaré entre les maisons. Je la pris d’abord pour un simple reflet, mais elle palpitait avec une régularité troublante, évoquant davantage un signal, au rythme d’une respiration.
Je voulus m’en approcher ; cependant, la ruelle d’où elle émanait se révéla inhabitée, déserte, comme si les pavés eux-mêmes refusaient de soutenir mes pas. Je reculai malgré moi, saisi d’une angoisse sans nom, et regagnai mon vieil appartement miteux en évitant soigneusement le regard de ces murs qui, me semblait-il, s’étaient éveillés, désireux de se refermer sur moi telles d’immenses paupières monstrueuses.
Cette nuit-là, mes insomnies m’achevèrent et mon sommeil me précipita dans une campagne dont jamais mon esprit ne fut témoin, mais que mon cœur semblait reconnaître. Je tombai dans la campagne onirique : pas une campagne paisible mais un désert de chairs tombales où les collines palpitaient comme des abcès géants. L’air y vibrait de cris étouffés, d’appels émis par des gorges sans bouches. Parfois, je sentais le sol se déformer sous moi, comme si quelque chose rampait en dessous, cherchant à me happer.
Devant moi s’étendait un champ vaste, parfaitement régulier, aux herbes pâles qui crissaient sous mes pas, comme entretenu par une main invisible. En son centre, j’aperçus une masse rectangulaire, penchée de travers, une maison, ou ce qu’il en restait. Ses planches ondulaient comme d’anciennes chairs mal jointes, et de longues fibres violacées pendaient de son toit, s’agitant comme des membres amaigris et une lueur débile battait à l’intérieur.
Mais cette maison n’était pas une demeure ; c’était une cicatrice.
Une ouverture suppurante.
Un œil peut-être, ou une plaie cosmique.
Plus j’approchais, plus les murs se convulsaient comme les flancs d’une bête prête à accoucher. Et moi, misérable parasite, j’y entrais, avant de me noyer dans des boyaux de ténèbres innommables.

Les nuits se succédèrent dans une spirale de folies hallucinées.
Un soir, je me vis poursuivi dans les rêves par de grandes silhouettes humaines dont les membres se disloquaient à chaque pas. Elles me hurlaient des choses impossibles avec leurs voix funestes qui ne pouvaient être comparées qu’au battement d’outils rouillés sur un crâne. Leur peau s’ouvrait à chaque cri, laissant pendre des lambeaux rosâtres qui fumaient dans l’air. Quand je me réveillai, j’avais les avant-bras couverts de bleus, des empreintes de doigts trop nombreux pour appartenir à un seul être.
Un autre soir, la ville se tordait sous moi.
Les lampadaires pulsaient en cadence, comme des cœurs suspendus.
Les arbres du parc se mirent à exsuder du suc, mélangé à un liquide écarlate qui sifflait en touchant le sol, comme si l’écorce distillait de l’acide
Les gens, quant à eux, ne clignaient plus des yeux.
Leur regard restait fixe, vitreux, à demi-mort, comme si quelque chose rampant derrière leurs pupilles tirait les ficelles.
Et soudain je compris : La ville était en train de naître.
Ou plutôt, quelque chose derrière elle.
Du sol montait une haleine chaude, fétide, comme si une bête monstrueuse se camouflait sous les fondations. Un organisme, un titan, de ceux que les rêves n’osaient nommer, utilisait les rues comme des veines, les immeubles comme des ossements, les habitants comme des parasites nécessaires à sa croissance. Et moi… j’étais son infection préférée.

La maison onirique devint bientôt omniprésente.
Je la voyais dans les reflets des vitrines, dans les flaques de pluie. Elle apparaissait parfois derrière un feu de signalisation, penchée comme une guillotine prête à tomber. D’autre fois, elle se dédoublait : une version immobile, et une autre, tremblotante, qui semblait respirer en cadence avec la ville
Alors, une nuit, je n’ai pas rêvé d’y entrer. En me couchant, je sentis la frontière entre les deux mondes s’affaisser. Je n’eus même pas le temps de penser au sommeil ; Il me prit comme une vague scélérate. J’y ai été avalé.
Je me suis réveillé dans son couloir visqueux, comme expulsé par un œsophage géant. Les murs étaient striés de fissures d’où s’échappaient des jets de vapeur chaude, et le sol tremblait comme un tambour battu par des centaines de poings.
Quant à l’odeur… C’était celle du sang ancien, rance, mélangé à une senteur sucrée de chair fermentée.
On entendait des choses dans les murs, des grattements, des gémissements, des voix.
Et certaines voix… je les ai reconnues.
J’entendis la voix de ma mère. Puis celle de mon père.
Puis ma propre voix, hurlante, suppliante, gémissante comme une bête mourante.
Les murs se mirent à s’ouvrir, lentement, révélant des cavités où des silhouettes humaines se débattaient, coincées, fusionnée avec la matière vivante de la maison. Certaines, encore conscientes, me fixaient avec des yeux dilatés à l’extrême, comme si l’on avait retiré l’iris pour ne laisser qu’un blanc translucide. D’autres murmuraient des prières qui faisaient vibrer l’air d’une façon malsaine.
Je crus entendre un battement derrière ces parois, un battement doux, large, comme celui d’un cœur, pas humain, mais cosmique, régulier comme un océan immobile.
J’ignore combien de temps je marchai. Le couloir se ramifia, se dissipa, se recomposa. La maison semblait se tordre, respirer, me sonder. Parfois, une fenêtre apparaissait, donnant sur des visions impossibles : des cités étincelantes suspendues à des nuages de nacre ; des forêts où des arbres-lampes pulsaient comme des êtres vivants ; des mers dont les vagues semblaient se retirer vers le ciel au lieu de s’écraser sur la rive.
Puis le cœur apparut.
Un cœur énorme, pulsant, suspendu à des câbles de fibres. Sa surface était lisse, mauve, luisante. A chaque battement, l’air vibrait, et les murs de la maison se contractaient en écho. J’aurais voulu fuir, mais mes jambes ne m’obéissaient plus.
Alors, une chose impensable se produisit.
La surface du cœur s’ouvrit, non pas comme une blessure, mais comme des lèvres gigantesques. Une voix, épaisse, liquide, en sortit, vibrante.
Elle ne parla pas. Elle ne chuchota pas, elle rêva…
Ce n’était plus un organe, mais un trône.
Ou un autel.
Un monstre immonde, impie.
Un cerveau palpitant, cherchant à comprendre le monde à travers mes cauchemars.
Il battait, et, à chaque battement je sentais ma tête sur le point d’éclater.
Et je compris que c’était moi dont elle rêvait, depuis le début.
Moi, et la ville, et la campagne, et tout ce que j’avais cru réel.
La voix me fit voir : la maison était un nexus, un organe d’un être enfoui sous la terre depuis des ères oubliées. La ville n’était qu’un des multiples prolongements de son corps, une excroissance qui attendait de fusionner avec la campagne onirique, elle-même issue d’une dimension parallèle, un territoire de chairs mortes, de souvenirs malades, de terreurs fermentées.
Quand les deux mondes se rejoindraient, l’être s’éveillerait.
Et moi… j’étais ce qui manquait. Un pont. Un catalyseur. Un cerveau.
La vérité me transperça comme un harpon :
Je n’avais jamais rêvé de la maison, ni même de la campagne.
Ce sont elles qui rêvaient par moi.
Le cœur se contracta une dernière fois, d’un mouvement si puissant qu’il me projeta en arrière, brisant la vision.
Je me réveillai dans mon lit. La ville semblait silencieuse. Mais lorsque je posai la main au sol, je sentis une vibration lente, profonde, régulière.
Le cœur. Je ne sais pas ce qu’il attend. Je ne sais pas ce que je deviens.
Mais parfois, lorsque la lune monte et que la brume se teinte de violet, je crois sentir mes os se courber… comme si mon corps commençait à ressembler à ceux que j’ai vus marcher dans la ville.
Je vous supplie : Si vous entendez un battement sourd sous les pavés, partez. Ne cherchez pas la campagne. Ne suivez pas les silhouettes.
Car si elle vous choisit… Elle vous volera non seulement votre sommeil, mais votre chair, votre ville, et votre monde entier.
Et alors, vous comprendrez que la réalité n’est qu’un organe, un organe que quelque chose d’incommensurable, de cyclopéen, attend encore d’absorber.
Par Théo NICOLAS (1er prix du jury)
