Il était une fois...

La route d’argile

Simon avait quitté le village depuis dix ans.

À vingt ans, il était parti pour “faire sa vie” à Lyon, laissant derrière lui les champs, la rivière et la vieille maison de pierre.

Au début, la ville l’avait ébloui : ses lumières, ses bruits, ses rues pleines de monde. Chaque matin, il buvait son café sur le trottoir encore froid, regardait les gens passer, les visages pressés, les voitures, les écrans. Il se disait qu’il faisait partie du mouvement, que tout allait quelque part.

Un soir, un appel vint rompre le silence habituel.

— C’est ton père. Maman a fait un malaise. Rien de grave, mais… viens si tu peux.
Simon sentit son corps se raidir. Il prit le premier train disponible, sans réfléchir aux horaires ou aux rendez-vous qu’il avait laissés en suspens.

Le voyage fut long, mais différent de tout ce qu’il connaissait. À travers la vitre, les gratte-ciel disparaissaient progressivement, remplacés par des collines, des haies vertes et des champs silencieux, figés par le froid.

 Simon resta silencieux, observant le paysage défiler comme un vieux film qu’il n’avait jamais osé revoir. Les villages défilaient lentement le long de la voie., avec leurs toits rouges, leurs cheminées fumantes, et tout semblait respirer à un rythme qui lui était inconnu. Les couleurs étaient moins éclatantes que celles de la ville, plus profondes, comme si chaque teinte avait son poids, son temps. La ville, avec son rythme constant, sa lumière artificielle et son vacarme, semblait déjà loin, presque étrangère.

À la gare du village, le vent glacé le gifla au visage. L’air avait cette densité qu’il avait oubliée, une odeur de terre, de pluie, de bois humide. Son père l’attendait sur le quai, les mains dans les poches, les yeux à la fois fatigués et soulagés.

— « Elle va mieux. Ne t’inquiète pas. Mais elle dort encore. »

Ils prirent la route en silence. Le chemin serpentait entre les haies, les champs et les flaques d’eau laissées par la pluie. Chaque tournant, chaque arbre lui semblait familier et pourtant lointain. Simon sentit ses épaules se détendre, le temps s’étirer, comme si chaque pas le reconnectait à une partie de lui qu’il croyait perdue.

La maison l’accueillit comme un tableau figé dans le temps. Tout était resté identique : la façade usée, les volets bleus, le tic-tac obstiné de l’horloge dans le couloir. Simon posa sa valise et inspira profondément. L’odeur du bois et de la terre lui donna un vertige étrange.

— « Tu restes un peu ? » demanda son père.

— « Deux ou trois jours. Pas plus. »

Il ne voulait pas montrer combien il avait manqué ce lieu, ni combien il avait besoin de ce calme qu’il n’avait jamais su trouver en ville.

Mais les trois jours devinrent une semaine. Il aida sa mère à ranger, à nettoyer, à remettre le jardin en état. Les gestes, simples et répétitifs, l’ancrèrent dans le présent. La terre froide sous ses mains, la bêche qui s’enfonce, la sueur sur son front, tout cela le réveillais d’un sommeil qu’il ignorait avoir fait. Les plantes reprenaient vie sous ses mains maladroites.

Un après-midi, alors qu’il arrosait les jeunes plantes dans le jardin, Lucie, son amie d’enfance apparut. Elle n’avait pas changé : la même énergie , les yeux clairs et attentifs et une façon de marcher qui semblait suivre le rythme du vent.

— « Tu restes longtemps ? » demanda-t-elle.

— « Je ne sais pas… »

Elle hocha la tête. « La ville finit toujours par te rappeler à elle. Mais tu peux choisir de revenir, ou pas. »
Simon ne répondit rien. Les mots étaient inutiles, et le silence était plus vivant que tout ce qu’il connaissait en ville.

Les jours suivants, Simon redécouvrit les sensations oubliées : le vent dans les cheveux, l’odeur de la pluie sur la terre, le clapotis de l’eau dans la rivière, les insectes qui se pressent autour des fleurs, le chant des oiseaux qui ne s’arrêtait jamais. La ville, avec ses lumières artificielles et ses écrans, n’avait plus de prise sur lui.

Une matinée, il s’assit sur le vieux muret, juste devant le verger. La brume s’élevait lentement des champs, et chaque arbre semblait avoir connu l’ombre et la lumière d’une vie. Il pensa aux années perdues, à ses habitudes, à tout ce qu’il avait cru être indispensable.

Puis, à la boîte aux lettres, une lettre l’attendait. Une offre de promotion, une opportunité à Lyon. Simon relut les mots plusieurs fois. Il pensa au confort de la ville, au travail, à sa vie organisée. Mais il pensa aussi aux champs, aux arbres, à Lucie, et à ce sentiment qu’il n’avait jamais connu : celui de ne plus être pressé, mais pleinement vivant.

Le lendemain, il fit sa valise. Son père lui tendit un café, sa mère un pain encore tiède. Lucie lui remit un sac de pommes.

— « Pour le voyage », dit-elle.

— « Merci », répondit Simon.

— « Tu reviendras ? »

— « Je… » Il hésita. Puis il sourit, sans mots.

Le train l’attendait. Il monta sur le quai, observa la voie, le wagon, les lumières, le temps et l’espace qui s’étiraient devant lui. Il posa les pieds sur le petit chemin d’argile qui bordait la route, et marcha quelques mètres. La boue collait à ses chaussures, lourde et humide, comme un rappel du monde qu’il avait quitté. Il pensa à la vitesse, aux néons, aux bruits, aux visages pressés.

Puis, au lieu de continuer vers le train, il fit demi-tour.

La pluie tombait doucement, lavant le ciel et les collines. Il retourna à la maison, à la terre, à Lucie. Le train partit sans lui.

Cette nuit-là, Simon nettoyait encore ses bottes au bord du feu. La maison était silencieuse, mais vivante. Dehors, les champs s’endormaient sous la pluie, et quelque part, dans la boue et l’argile, il comprit qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait depuis dix ans : un lieu où l’on peut enfin poser ses pas sans courir derrière le temps.

Martin Rauber

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